La tentation de la peur

« Pourquoi on ne t’entend pas à propos de ce qui se passe depuis quelques semaines? Tu es étrangement silencieux depuis deux semaines…»

Une question qui est souvent revenue, tant dans ma boite de messages que sur des conversations virtuelles ou encore confortablement accoudé au bar d’un pub. « Après tout, tu as publié un essai très critique sur la guerre d’Afghanistan, tu as servi dans l’armée, tu as une tribune. T’attends quoi? »

La réponse est fort simple – parce que je n’avais pas encore terminé de réfléchir sur la chaîne d’événements qui se sont déroulés au cours des dernières semaines et que j’ai résisté – difficilement – à la tentation d’emboîter le pas des automates de l’opinion-minute qui se sont finalement couverts de ridicule à grands coups de rétractations subséquentes.

Dans le brouillard engendré par tant de questions autour du début de cette nouvelle guerre aux objectifs et à la stratégie d’emblée douteux, deux certitudes subsistent. Premièrement, un soldat doit envisager la possibilité de mourir au combat et non dans un stationnement de centre d’achats ou en montant la garde devant un cénotaphe. Deuxièmement, nous ferons collectivement face à la tentation de céder à la peur.

Le keffyieh ne fait pas le jihadiste

L’image demeure tout de même forte. Deux jeunes Canadiens 100% pain blanc au lourd passé rempli d’échecs de toutes sortes et, dans le cas du tireur d’Ottawa, muni d’un casier judiciaire format annuaire téléphonique. Deux jeunes à l’esprit brisé qui ont succombé à la tentation de devenir pièces d’une machine à fabriquer des cadavres innocents et dont les outils de propagande sont redoutablement efficaces. Deux jeunes loups solitaires qui, à l’instar de Michael Adebolajo et Michael Adebowale qui ont tué le soldat britannique Lee Rigby en pleine rue, ont lâchement choisi la même tactique en plus, dans le cas de Michael Zehaf-Bibeau, d’attaquer le Parlement fédéral au cours de ce qui était vraisemblablement une mission-suicide…Un souhait que lui a finalement accordé le sergent d’armes parlementaire Kevin Vickers qui a finalement abattu le jeune homme, un acte inévitable qui a mis fin à ce qui aurait pu devenir une véritable tuerie.

Au-delà de l’attentat, une question émerge – d’où vient cet étonnement généralisé et palpable dans l’opinion publique? Le journaliste Glenn Greenwald a plongé son doigt dans la plaie avec un article publié sur son site The Intercept où il rappelle que le Canada s’est embarqué en octobre 2001 dans cette épopée politico-militaire nommée « guerre au terrorisme ». Treize ans à vouloir combattre une idéologie à coups de canons et de bombardements au terme desquels on ne peut que constater la défaite. Le 7 octobre dernier, le gouvernement dirigé par les Conservateurs de Stephen Harper votait à 157 voix contre 134 en faveur d’une nouvelle entrée en guerre, cette fois contre le groupe Daech, connu ici sous le nom pompeux et fallacieux d’État Islamique mais ni plus ni moins qu’une milice de barbares génocidaires se drapant de l’étendard d’un califat mort et enterré depuis près d’un siècle, néanmoins forte de quelques dizaines de milliers de jihadistes armés jusqu’aux dents et aux coffres bien remplis. Encore une fois, on semble ressortir la même stratégie strictement militaire qui a lamentablement échoué il y a quelques années à peine. On bombardera leurs positions du haut des airs, faisant au passage des victimes civiles dont le massacre sera efficacement récupéré pour fins de propagande. On se contentera d’apporter une aide minimale aux combattants kurdes pour ne pas froisser le voisin turc étrangement absent du front malgré une armée de 600 000 soldats équipés d’armements de dernier cri. On renforcera l’autorité d’un gouvernement irakien corrompu, à l’instar de ce qui a été fait en Afghanistan avec le régime Karzaï.

En physique, on apprend que toute action engendre une réaction – une loi qui s’applique aussi dans le grand jeu des relations internationales. Il est donc extrêmement tentant de qualifier les attentats des derniers jours d’actions terroristes commises au nom du jihad mondial contre l’Occident. Mais Martin Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau n’avaient rien du terroriste entrainé et préparé – une photo montre Bibeau tenant son fusil d’une manière maladroite, suggérant qu’il savait à peine s’en servir, juste suffisamment pour pouvoir tuer à courte distance. Ils ont plus en commun avec Justin Bourque, un survivaliste d’extrême-droite qui en avait contre ce qu’il considérait comme la tyrannie étatique et a choisi d’assassiner trois policiers, qu’avec Abu Musab al-Zarqawi, bourreau du contracteur civil Nick Berg décapité en 2004 et fondateur d’al-Qaïda en Irak qui est devenue, avec le temps, Daech. D’ailleurs, Rouleau était obsédé par le même type de théories conspirationnistes que Bourque avant de choisir la voie de l’extrémisme religieux. On est loin des membres de cellules dormantes entrainés et organisés décrites dans le Montréalistan du journaliste Fabrice de Pierrebourg.

De même que pour des centaines de jeunes hommes qui s’envolent vers la Syrie et l’Irak pour gonfler les rangs de Daech avec, sous le bras, une copie du Coran pour les nuls, Rouleau et Zehaf-Bibeau semblaient en connaitre très peu sur la religion musulmane au-delà des vagues citations coraniques postées sur leurs pages Facebook et leurs comptes Twitter. L’habit ne fait pas le moine, l’uniforme ne fait pas le soldat, pas plus que la barbe et le keffyieh ne font ni le jihadiste, ni le musulman.

Répondre, mais comment?

 Dans un discours prononcé le soir suivant l’attentat d’Ottawa, le Premier Ministre Harper a prononcé un discours dans lequel il a affirmé que « Le Canada ne sera jamais intimidé ». Le lendemain, les activités de la Chambre des Communes reprenaient comme prévues – une réponse adéquate qui envoie un message initial fort.

C’est la suite qui demeure à surveiller.

Ces deux attentats démontrent l’influence des idéologies extrémistes et le danger qu’elles représentent lorsqu’elles inspirent des actes solitaires. Mais ces idées répugnantes prennent racine quelque part, elles ne naissent pas du vide. La montée en puissance de Daech est l’aboutissement de la triste débâcle américaine en Irak et du manque de vision stratégique en Syrie. Alors que la guerre semble inévitable et que les avions de chasse canadiens sont en route vers l’Irak, nous avons le devoir de nous poser une question fondamentale : est-ce la réponse adéquate? L’histoire récente de nos aventures militaires en Afghanistan et en Libye devrait suffire à répondre à la question.

Comment répondre, alors? Réaliser premièrement qu’une idéologie comme celle de l’extrémisme religieux ne meurt pas sous les bombes, elle s’en nourrit. L’action militaire doit être limitée et intégrée à une stratégie politique claire qui ne fera pas dans le traditionnel réalisme qui régit les relations entre l’Occident et le Moyen-Orient – j’entends par « réalisme » l’idée selon laquelle les relations internationales et la politique étrangère ne doivent être guidées qu’en fonction de nos propres intérêts.

Sur le front domestique, on sera tenté de répondre en haussant dramatiquement les mesures de sécurité, en accroissant les outils de surveillance, en limitant l’accès aux enceintes des institutions publiques et en s’attardant à des gens ou des communautés présentant un certain profil. On sera aussi tenté de donner carte blanche aux élus et aux institutions, eux qui nous présenteront leurs solutions et qui donneront l’impression qu’ils savent ce qu’ils font. Mais le carriérisme l’emporte trop souvent sur la logique et, à l’approche d’une élection fédérale, l’odeur fétide de l’opportunisme politique attirera les vautours.

Il faut résister à ces tentations et continuer d’exiger des comptes et de la transparence de la part des élus et des institutions – la démocratie n’est pas que l’affaire du Parlement. La sécurité ne doit pas enterrer la liberté.

Céder à la peur, c’est aussi demander aux soldats de ne pas porter leur uniforme dans la rue. C’est de justifier des bombardements au nom de la vengeance. C’est de soumettre aux membres d’une communauté ethnique ou religieuse au fardeau de la preuve de leur innocence. Faire preuve de courage, c’est exiger de la retenue dans la réponse. C’est aussi de remettre en question la politique et ceux qui les mènent.

Là réside la résilience et la force de caractère d’une société en deuil.

Gaza : la chasse en enclos

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La lecture de la lettre « Nous appuyons Israël » signée par plusieurs représentants de la droite québécoise m’a rappelée cette maxime devenue aussi célèbre qu’infâme durant la commission Charbonneau – « un chum, c’tun chum ».

En gros, toutes ces personnalités médiatiques et leurs sympathisants avancent qu’Israël, étant un allié naturel de l’Occident de par sa « démocratie libérale », peut justifier une politique brutale de représailles envers les Palestiniens de Gaza, une sanglante opération militaire qui a jusqu’à maintenant causé la mort de près de 2000 civils et détruit près de 10 000 maisons (1). À titre comparatif, on estime à environ 18 000 le nombre de civils tués en dix ans de guerre en Afghanistan. L’actuel chapitre de ce qu’on cherche à faire passer pour une guerre entre le Hamas et l’armée israélienne ne dure que depuis quelques semaines.

Au nom du droit (inaliénable, par ailleurs) de l’État hébreu à son existence et à sa sécurité, on ferme les yeux sur ce que le sixième principe de Nuremberg (2) définit comme un crime de guerre, à savoir le meurtre de civils et la destruction systématique d’infrastructures, un peu comme on laisse parfois un bon ami se mettre dans le pétrin pour ne pas le froisser sur le coup.

À la différence qu’au stade où en sont rendues les choses, on ne parle plus simplement d’autodéfense.

Chasse en enclos

Vous connaissez la chasse en enclos? Cette immonde « pratique sportive » au cours de laquelle on libère le gibier dans un espace fermé par une clôture afin de l’empêcher de prendre la fuite, garantissant ainsi au « chasseur » une proie facile qui justifiera la somme astronomique que cette « chasse » coûte en général?

C’est exactement l’image qui me vient en tête lorsque je regarde ce qui se passe à Gaza. Alors qu’Israël continue d’appuyer son offensive sur la guerre au Hamas, près de deux millions de civils, palestiniens et israéliens, se trouvent pris dans le tir croisé des roquettes, des missiles et des obus de deux entités politico-religieuses vouées à s’entretuer. Et malgré un nombre de morts beaucoup moins élevé de leur côté, les civils israéliens vivent eux aussi dans la peur.

La machine de mort est bien huilée et le sang innocent lui sert de lubrifiant. Car selon toute vraisemblance, les civils gazaouis sont la cible principale de cet assaut brutal, de cette pluie de fer chauffé qui s’abat sur des écoles et détruit les maisons d’hommes, de femmes et d’enfants qui, comme à peu près tous les civils, n’ont rien demandé et ne cherchent qu’à mener une vie normale. Cette fois, impossible pour le gouvernement israélien de convaincre qui que ce soit de sensé que la destruction pure et simple de toutes les infrastructures de cette enclave scellée vise seulement à affaiblir le Hamas. Il semble s’agir ici d’affaiblir la volonté de résistance de la population palestinienne, de chercher détruire à jamais toute volonté à l’autodétermination, une sacrosainte mission qui baigne non seulement dans le sang, mais dans la suprême ironie voulant qu’un peuple jadis apatride travaille activement à nier à un autre peuple son droit à un État.

Le parti des civils

Ma compréhension de la guerre s’est radicalement transformée, après l’avoir vécue comme soldat en Afghanistan et suite à mes témoignages en tant que journaliste durant l’intervention française au Mali. Il faut la voir telle qu’elle est – des groupes restreints d’hommes munis de leurs propres agendas qui visent la domination des uns sur les autres et y arriveront, coûte que coûte. En somme, la plus grande faillite morale que peut offrir l’humanité. Ici, d’un côté, Israël, puissance colonialiste régionale. De l’autre, le Hamas, filiale palestinienne des Frères Musulmans, jadis honni par Yasser Arafat qui voyait en eux une création de l’État hébreu et dont le combat est moins empreint d’une volonté de libération nationale que partie prenante d’une lutte plus large pour la création d’un grand État islamique, un peu comme le furent les usurpateurs de révolution qu’étaient les groupes jihadistes qui ont occupé le nord du Mali en 2012 et en ont chassé les indépendantistes touaregs. Un gouvernement élu dans Gaza, certes, mais qui trempe dans le sang de ses adversaires et qui devra un jour répondre de ses propres exactions.

Michel Seymour écrivait plus tôt cette semaine que « le refus constant et a priori de choisir un camp constitue la pire des analyses politiques ». Il a entièrement raison, comme dans l’ensemble de son billet intitulé « La ‘guerre’ à Gaza: des responsabilités partagées? »(3). Je prendrai cependant le parti des civils. Les conflits ne sont jamais noir-et-blanc. On ne peut omettre les violations des droits de la personne commises par le Hamas à l’intérieur de Gaza. Mais il faut surtout dénoncer la brutale stratégie israélienne et appeler à ce que son gouvernement se rende à l’évidence : la paix ne passera pas par l’éradication du Hamas, mais par la destruction de sa légitimité auprès des Gazaouis en reconnaissant à ces derniers le droit, comme pour tout peuple de la Terre, à un État au sein duquel ils et elles peuvent prospérer. Décoloniser, se retirer des territoires palestiniens, établir deux États souverains, développer des liens diplomatiques et économiques tout en continuant de surveiller ses ennemis du coin de l’oeil. Voilà une politique contre-insurrectionnelle cohérente qui enverrait aux Palestiniens et au reste du monde le message qu’Israël souhaite la paix – une « stratégie de communication » beaucoup plus efficace qu’un vulgaire largage de tracts avertissant des millions de gens que leurs maisons seront rasées. On s’attend justement d’une « démocratie libérale » qu’elle prenne ses responsabilités, alors qu’on s’attend d’un groupe comme le Hamas qu’il rejette la paix.Si on ne peut défaire les catastrophes du passé, on peut chercher à les réparer au présent pour mieux influencer l’avenir.

Certains, peut-être M. Seymour ou même les signataires de la lettre appuyant Israël, y verront un refus de prendre position. La seule chose que je refuse désormais de faire, c’est de voir les conflits comme on s’intéresse à un sport.

Appelons aussi la communauté internationale à prendre les siennes. En 1995, dans la foulée du massacre de Srebrenica, l’OTAN a lourdement bombardé des positions serbes en Bosnie pour forcer l’arrêt des combats entre Serbes, Croates et Bosniaques. En décembre 1996, les Accords de Dayton furent signés et la SFOR (force de stabilisation sous l’égide de l’OTAN) remplace la UNPROFOR (les Casques bleus déployés dans les Balkans) suite à l’échec de cette dernière à maintenir la paix au cours de ce sanglant conflit aux allures de nettoyage ethnique. Les bouchers Radovan Karadzic, Ratko Mladic et Slobodan Milosevic se sont retrouvés devant les tribunaux à La Haye.

Faut-il bombarder Israël? Bien sûr que non – il existe des forums internationaux et des canaux diplomatiques qui peuvent aborder la question sans faire pleuvoir les bombes et continuer d’engraisser les profiteurs de guerre. Pas plus qu’elle puisse être condamnée pour crimes contre l’humanité sans procès devant la Cour pénale internationale, chose qui sera ardue puisque Israël s’en est retirée en 2002, justement parce que l’État hébreu craignait que ses efforts de colonisation massive soit passibles de poursuites criminelles (4).

« Je crois que les Allemands de Dresde ou les Japonais de Nagasaki auraient apprécié avoir ce choix avant que nous ne les bombardions », a récemment déclaré Moshe Feiglin (5), un des vice-présidents de la Knesset et fondateur, en 1993, d’un mouvement ultra-nationaliste qui dénonçait les accords d’Oslo, pour justifier son appel à la déportation massive des Palestiniens dans des « camps de tentes ».

Le Canada, avec un gouvernement Harper en tête d’une opposition béatement solidaire d’une position indéfendable, sème la honte et projette l’image d’un pays belliqueux contraire à ses traditions.

Comme avec un bon ami, il faudrait peut-être lui tirer l’oreille plutôt que de l’encourager.

(Crédit image : NBC News)

Sources :

(1) LIVE UPDATES: Operation Protective Edge, day 27, Haaretz, 4 août 201, http://www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/1.608548

(2) Principles of International Law Recognized in the Charter of the Nürnberg Tribunal and in the Judgment of the Tribunal, United Nations, 2005, http://legal.un.org/ilc/texts/instruments/english/draft%20articles/7_1_1950.pdf
(3) Seymour, Michel, La « guerre » à Gaza: des responsabilités partagées?, Huffington Post Québec, 3 août 2014, http://quebec.huffingtonpost.ca/michel-seymour/guerre-a-gaza-responsabilites-partagees_b_5640004.html

(4) Israel and the International Criminal Court, Ministère israélien des Affaires étrangères, 30 juin 2002, http://mfa.gov.il/MFA/MFA-Archive/2002/Pages/Israel%20and%20the%20International%20Criminal%20Court.aspx

(5) Wolf presses Israeli Deputy Speaker, CNN, 6 août 2014, http://situationroom.blogs.cnn.com/2014/08/06/wolf-presses-israeli-deputy-speaker/?hpt=sr_mid%2F

Nous sommes soldats – De l’insubordination

Kandahar, Afghanistan, fin 2007.

Une autre journée d’automne qui, à la maison, serait décrétée jour de canicule. Le soleil frappe fort sur mon équipement de protection et sur la façade de mon « bureau », en fait un conteneur maritime dont les murs de tôle sont directement exposés au rayonnement solaire. Malgré l’abondante disponibilité d’eau fraîche, la chaleur sèche demeure plutôt insupportable en dépit des quatre mois déjà passés en sol afghan. Un climat qui, à l’image de la population locale, nous est farouchement hostile.

Je suis, ce jour-là, affecté à la sécurité du camp Nathan Smith, siège de l’Équipe provinciale de reconstruction de Kandahar, une unité ad hoc composée de civils et de militaires qui, comme l’indique son nom, aide à sortir la province afghane de l’âge de pierre après des décennies de guerre quasi-ininterrompue. C’est, du moins sa mission officielle, mais là n’est pas la question qui, ici, nous préoccupe.

Deux enfants afghans, dont un jeune garçon qui semble avoir environ deux ans, se présentent à l’entrée du camp. Des « policiers » afghans – en vérité des gardes privés engagés à fort prix par l’armée canadienne – les prennent d’abord en charge à partir de leur guérite, située à une cinquantaine de mètre devant notre poste de contrôle.

« Ils viennent demander des soins », dit le garde afghan via le téléphone de campagne à Mohammed, notre interprète, dont la sagesse et la culture m’ont tant apporté au cours de ma mission.

La marche à suivre, telle que dictée par nos supérieurs, aurait été de les renvoyer et de leur dire de se rendre à l’hôpital Mirwais, situé à 15 kilomètres à l’ouest du camp. Celui qui héberge une unité ad hoc composée de civils et de militaires et dont la mission est d’aider à reconstruire le pays.

Fuck it. C’est la première réaction qui m’est venue à l’esprit.

Je réussis à rejoindre le technicien médical en chef de notre compagnie d’infanterie – je tais son nom, il est toujours actif.

« J’arrive », dit-il.

Les blessures de l’enfant n’étaient pas attribuables à une quelconque action des insurgés ou même reliées aux violents combats qui faisaient rage dans la région. Il s’était naïvement assis dans du lait bouillant.

Notre médic s’occupa donc des blessures du gamin qui repartit avec sa grande soeur, pleurs en moins et sourires en plus.

Conséquences de cette insubordination : au final, minimes. Difficile de reprocher à des soldats d’oeuvrer à soigner un enfant.

Pourquoi je raconte cette histoire?

J’aurais pu en raconter plusieurs autres. La fois où j’ai publié une chronique dans le Journal de Montréal sans l’autorisation de mes supérieurs. La fois où j’ai imposé à un officier qui me surpassait en grade de régler ses propres problèmes plutôt que de m’employer comme messager. Toutes ces fois où nous avons refilé des bonbons aux enfants des femmes emprisonnées à la prison de Sarpoza. Toutes celles où j’ai ordonné à mon équipe de laisser les ouvriers afghans du camp partir avec des retailles de bois destinées aux ordures et des cannettes de boisson gazeuses, parce que je n’allais pas empêcher un peuple appauvri de se désaltérer aux frais de la Reine – dont les prédecesseurs ont cherché à asservir cette même population il y a deux siècles. On enlève rien à une population qui, justement, n’a rien.

Pourquoi je vous raconte tout ça?

Parce que je suis un soldat.

Je l’étais de profession, je le suis toujours, en philosophie.

« Le rôle du soldat n’est-il pas d’obéir aux ordres? »

Non, cher ami qui lis ces lignes.

Le rôle qu’on donne au soldat – du moins celui qu’on devrait lui donner -, de nos jours, au-delà de la défense du pays, est de protéger les faibles. Sa force physique et mentale constitue un rempart entre les populations opprimées et ses ennemis. Son arme est le dernier recours après l’échec de la diplomatie.

Il prend ce poids sur ses épaules malgré le risque d’y perdre la vie, ce qui le place dans une classe à part à l’échelle humaine.

Il accepte les insultes, il tolère de se faire cracher dessus sans rechigner, car il puise sa fierté dans les liens serrés qui le lient à ses frères d’armes, avec qui il partage ses souffrances et ses bonheurs.

Pour accomplir sa mission, il doit bénéficier d’ordres légitimes basés sur des principes de justice et de sens commun. En l’absence de tels principes, il est de son devoir de les défier.

C’est ce que font, ces jours-ci, des milliers de Québécois, qui jugent illégitimes les ordres que leur donne un petit gouvernement au-dessus duquel flotte un nuage putride dont la nature sera prochainement examinée en commission d’enquête.

Et de la même manière, c’est ainsi que j’entends mener ma nouvelle carrière, le journalisme : selon des principes de justice et de sens commun.

À cet égard, nous sommes tous soldats. Vous pardonnerez ma naïveté.

Un journalisme pour le 21e siècle

Déjà deux semaines se sont écoulées depuis la tenue du colloque Stratégies pour le journalisme, auquel j’ai pu assister en partie. Depuis, c’est dans un tourbillon de réflexions diverses que je cherche à tirer des leçons de cette discussion tenue un jeudi soir d’avril dans un amphithéâtre d’une université alors toujours plongée dans la tourmente du conflit opposant étudiants et gouvernement.

Le moment de réfléchir sur l’avenir du journalisme ne pouvait être plus à-propos…

Dans la salle, assistant à la discussion, des journalistes, des universitaires, des étudiants, le tout sur fond de grève estudiantine. Tous préoccupés par l’avenir du journalisme face à cette « crise », ce péril en la demeure journalistique. Cette difficulté pour les médias de se financer face à la dispersion des contenus, la poussée du 2.0 et l’avènement d’un journalisme citoyen, engagé, certes, mais souvent peu rigoureux et au service d’une cause propre à celui ou celle qui en alimente le contenu. La perte de confiance d’une partie de la population envers les médias traditionnels, désormais parties intégrantes de grands empires financiers. Ce que certains prophètes de malheur décrivent comme l’inévitable disparition des médias indépendants.

Sur la scène, une table réunissant quatre panélistes et qui tanguait clairement à bâbord. Tous ex-journalistes, ils avaient la particularité commune d’être tous passés par ce que le légendaire journaliste canadien Allan Fotheringham appelait la Holy Mother Corporation, la CBC/Radio-Canada. L’activiste et universitaire Judy Rebick était ironiquement assise à l’extrémité gauche de la table. Immédiatement à sa droite, mais tout de même à gauche, Dominique Payette, auteure du rapport éponyme sur l’avenir du journalisme, désormais une source de nutriments pour la filière 13 gouvernementale, qui défendait la pertinence d’un journalisme professionnel mais bureaucratisé. Kai Nagata, qui a violemment claqué la porte du métier en juillet 2011. Le plus jeune du panel, à 25 ans, moins de la moitié de la moyenne d’âge du reste des panélistes avec un regard très différent sur la profession qu’il a quitté un peu, beaucoup, à regret. Finalement, un dernier vétéran, Tony Burman, ex-CBC, ex-al Jazeera.

Les visions s’entrechoquent, dévoilant du même coup la dichotomie culturelle entre francophones et anglophones. Faisant un peu écho aux propos d’ouverture du professeur émérite Florian Sauvageau qui regrette le temps du journalisme « pontifiant », Payette dénonce le virage people dans les médias et le flot incessant de « sweet stories », ces articles racontant le quotidien et à la morale un peu, parfois, hollywoodienne, tout en admettant ne jamais lire le Journal de Montréal, devenu selon elle un « journal de droite » mettant en scène une pléthore monolithique de chroniqueurs et de blogueurs jouant de la même flûte et jetant ombrage sur le contenu d’information.

J’ai décidé d’assister à cet événement avec un esprit ouvert, armé du bagage accumulé au cours de ma première année en tant que journaliste – il tient dans un bien petit baluchon – et de mes propres conceptions et de ma vision de ce que devrait être le journalisme. Ou plutôt, de ce qu’il devrait redevenir.

Il fut décidé il y a déjà quelques temps que je serais un hérétique politique, une grenouille refusant de nager dans un des multiples bénitiers idéologiques. Peut-être est-ce par cynisme, peut-être est-ce par espoir d’autre chose. Chose certaine, la réponse à cette question se trouvera un peu plus loin sur la route. Baignant dans cet esprit et me rappelant les commandements journalistiques de Camus – Refus, lucidité, obstination et ironie -, il m’apparut clair, au fil des discussions, que le journalisme se cherche. Les puristes qui défendent l’objectivité et le devoir de réserve journalistique. Les activistes, qui voient le journaliste comme agent de changement social devant se placer du côté des opprimés et des laissés pour compte. Les apologistes de Sun Network et Fox News, qui eux aussi seraient, selon un professeur de l’université Concordia présent, un véhicule de changement social, l’autre face d’une même médaille, l’autre solution à un même problème. La grogne étudiante servait donc de toile de fond où se peignait la division des points de vue sur le journalisme. Sa couverture a été abondamment discutée au point où elle finit par occuper l’avant-plan.

Et je me suis demandé, suite à une courte conversation avec Kai Nagata : « pourquoi pas un peu de tout ça »?

«Les faits sont sacrés mais le commentaire est libre», a dit un jour Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde. Kai a même eu la sagesse de citer une phrase qui m’a ramené à ce qu’avait dit un de mes professeurs, feu Ross Perigoe, pour décrire sa vision du journalisme. « Comfort the afflicted, afflict the comfortable ». Une vision certes très justicière du journalisme. Mais la société n’en a-t-elle pas besoin? Mais dans l’esprit de ce que disait Beuve-Méry, la démarche doit être rigoureuse et fondée sur des faits.

Un journalisme, donc, qui retrouve un peu ses racines pamphlétaires et dénonciatrices. Un journalisme qui, sans être « pontifiant », cherche à élever la conversation sociale. Un journalisme qui, en se fondant sur des faits et recherchant la vérité, se veut critique envers les nantis et les influents. Un journalisme qui n’épargne cependant rien ni personne et qui assume, en jargon militaire, une position de défense tous azimuts. Un journalisme apolitique où syndicats, associations étudiantes et groupes d’intérêts restent en joue.

Un journalisme professionnel qui intègre le journalisme citoyen à sa pratique en y triant le bon grain de l’ivraie et en faisant un indice d’indignation sociale, un peu comme on prend le pouls d’une personne malade.

Un journalisme auquel aspirer et sur lequel les citoyens, par leur confiance et leur participation, peuvent s’appuyer.

Les vraies victimes

C’est une véritable balafre idéologique qui défigure la face visible du mouvement étudiant du Québec. De la société québécoise dans son ensemble, même.

Un côté présente un groupe de citoyens, jeunes et un peu moins, étudiants ou non, désemparés devant le stoïcisme immuable d’un gouvernement affublé d’un gargantuesque déficit de crédibilité, devant lequel se dresse une éventuelle commission d’enquête ayant mandat d’éclaircir des soupçons de corruption qui gangréneraient ses institutions et dont profiteraient de petits politicailleurs à la petite semaine. Alors que semble se préparer un grand pillage à rabais des ressources naturelles d’un coin de pays aux frais de son peuple – et au profit de ceux et celles qui doivent normalement le servir. Alors que tout un pan de la société québécoise, blotti dans un coin et bien réservé de profiter des richesses de la terre qu’il a dû céder, se voit refuser les droits et privilèges octroyés à tout citoyen de la cité. Un gouvernement déterminé à imposer aux étudiants – et à la société que ces derniers comptent enrichir par leur savoir et leurs connaissances – de continuer de nourrir un vortex monétaire. Un désespoir poussant certains, radicalisés et épousant une vision romantique de la violence révolutionnaire, à des actes répugnants ne faisant rien pour cicatriser la blessure dont la société est désormais affligée. Des actes réprimés par une force constabulaire au service de l’État, bien sûr, mais semblant parfois, souvent, prompte de vérifier l’efficacité de certaines méthodes encore à éprouver par de jeunes loups semblant un peu trop pressés d’entrer dans la bergerie.

De l’autre, des citoyens, jeunes et un peu moins, étudiants ou non, consternés parce qu’ils perçoivent comme irréaliste la revendication de se mettre en marche vers l’Utopie. Avec un Grand U. Droits de scolarité perpétuellement gelés voire éducation postsecondaire gratuite. Programmes sociaux maintenus sinon carrément bonifiés aux frais du Capital. Émancipation de l’État-Providence quitte à le muter en mamelle éternelle dont le citoyen désireux de tracer son propre chemin pourra difficilement se sevrer. Autant d’idées et de souhaits farfelus qui, selon les tenants d’une philosophie « responsable », sont hors-limites considérant notre « incapacité de payer » et inatteignables sans l’apparition du spectre rouge du communisme libertaire qui viendrait éroder les libertés individuelles. Des citoyens qui applaudissent devant des interventions policières musclées et qui les voudraient, aux dires de certains commentateurs en manque de violence (à défaut d’avoir le courage de l’appliquer eux-mêmes), encore plus intenses.

À l’image d’une réelle plaie ouverte sur la surface de la peau d’un blessé, ces visions sont deux extrêmes qui, sans soins, ne se rejoindront jamais sans laisser une marque indélébile qui, bien que superficielle, restera terriblement visible. Au centre de la blessure se trouvent, à découvert, telle la chair à vif au rouge écarlate qui se dévoile alors qu’elles devraient être normalement protégées, en proie à l’infection, les vraies victimes de ce déchirant conflit sociétal : la liberté et la raison.

Première victime à tomber sous les coups de marteau – peut-être de faucille – et de calculatrice, la liberté de penser hors des chapelles idéologiques. L’impossibilité pour les grenouilles de nager hors des bénitiers désignés. Être pour ou contre, sans ambiguïté possible, comme le prônait à une époque un faux Texan du Connecticut. Assumer la position du Juste. Celle décrite par Camus et récemment reprise par Courtemanche dans un recueil posthume. Liberté de penser hors des schèmes prédéfinis par deux camps idéologiques qui, eux, le sont. Droitiste et sans coeur, pour certains. Gauchiste et sans tête, pour d’autres. Liberté de critiquer une position comme une autre, au risque de plonger dans une solitude idéologique. Y être solitaire, mais douillet, tout compte fait.

Seconde à succomber, la raison. Raison de critiquer la position d’un gouvernement retranché derrière la légitimité que lui confère une majorité somme toute artificielle. Raison de critiquer un mouvement étudiant décousu derrière des apparences de solidarité, guidé tant par l’impétuosité que confère la jeunesse que par la volonté apparente de recréer des révolutions passées et au résultat souvent peu concluant, dépendant du cas. Que sont devenus les jeunes Spartacus de mai 68? Cherchez-les le long de la Côte d’Azur en août, vous le saurez. Raison de critiquer les centrales syndicales qui saisissent l’occasion de nous faire oublier qu’elles sont, dans le cas de deux d’entre elles, directement impliquées dans les travaux de la commission susmentionnée. Les autres? Implication altruiste ou récupération, je laisse le temps juger. Il est trop tôt et le vent de la mauvaise foi souffle déjà passablement fort.

Au finish, qu’y trouvera-t-on, selon ce qu’on peut en croire? Une société morcelée par ses propres déchirements internes. Qui récoltera les miettes? Certainement pas les vraies victimes.

Les « Muckrakers », 1ère partie : Seymour Hersh

Nom : Seymour « Sy » Hersh

Âge : 74 ans

Emploi actuel : collaborateur au New Yorker

Faits d’armes notables : Reportages sur le massacre de My Lai durant la guerre du Vietnam (1969) et sur le scandale d’Abu Ghraib durant la 2e guerre d’Irak (2004)

Distinctions : Prix Pulitzer (1970), Prix George-Orwell (2004), Prix Polk (1969, 1973, 1974, 1981, 2004)

N’ayant pas peur de la controverse, Hersh s’est toujours investi d’une seule mission : faire connaître la vérité. Ne craignant pas la controverse, ses écrits l’ont souvent placé sur la sellette et ses détracteurs lui ont souvent reproché son utilisation « abusive » de sources anonymes.

Sa réputation fut notamment attaquée après la parution en 1997 d’un livre sur John F. Kennedy. On lui a reproché – parfois avec raison – de s’être fié sur des rumeurs et d’avoir appuyé certaines de ses allégations sur des sources peu crédibles et ce qui finit par se révéler comme des canulars. L’historien Arthur Schlesinger, Jr l’a même décrit comme « le journaliste d’enquête le plus crédule qu’il connaisse ».

Le magazine ultra-conservateur The National Review s’est d’ailleurs servi du caractère controversé du livre, intitulé The Dark Side of Camelot, pour discréditer le reportage de Hersh sur le scandale de la torture à la prison d’Abu Ghraib.

L’exemple de Seymour Hersh en est un d’un journaliste qui a non seulement le courage d’enquêter sur des histoires dont la publication fait invariablement polémique, mais aussi celui qui, contre vents et marées, mène ses enquêtes et accepte de vivre avec les conséquences de ses succès, mais aussi de ses erreurs. Des erreurs malheureusement nécessaires, dont un « muchraker » doit s’inspirer pour ne pas les répéter, mais qui place Hersh dans la catégorie de ceux qui battent les sentiers.

Le massacre de My Lai

Le reportage sur Abu Ghraib

(Sources : Wikipedia*, National Review Online, New Yorker Online)

*Politique d’utilisation de Wikipedia : L’exactitude du contenu référencé est vérifié via les sources externes avant utilisation.

Nouvelle série : Les « muckrakers »

Tintin, un "muckraker" fictif (et dont on attend toujours les textes). Crédit : Hergé

Connaissez-vous le « muckraking »?

Il s’agit d’un genre journalistique qui dérange. Beaucoup. Un journalisme qu’on retrouve de moins en moins dans nos médias*.

Pourquoi?

Parce qu’il tient en joue les puissants de ce monde : gouvernements, institutions internationales, banques, syndicats, multinationales, pétrolières…La liste est non-exhaustive, mais elle comprend tout ce qui exerce un quelconque pouvoir sur le Citoyen – au sens collectif du terme.

Ses méthodes – obtention de documents confidentiels, sources secrètes protégées, tactiques undercover – sortent parfois directement d’un film d’espionnage.

Son étymologie en dit aussi très long sur sa pratique. Il tire son nom de l’anglais muck, synonyme de terre, et de raking, le verbe râteler. Le muckraker fouille, gratte, déterre de l’information souvent cachée, exposant ainsi les injustices, malversations, manigances et autres traficotages, lesquelles se font à l’insu et au détriment le Citoyen.

Ces héros de l’Information avec un grand i oeuvrent souvent dans l’ombre, parfois rejetés par le mainstream journalistique en raison de leur ferme conviction que le journalisme sert d’abord et avant tout l’intérêt public même si celui-ci se retrouve aux antipodes de ceux des grands propriétaires de médias (et/ou leurs amis) et que leur travail engendre quelquefois une apparence de partialité. Mais celle-ci n’est qu’une illusion puisque bien que le muckraking soit un genre journalistique engagé, il opère hors des chapelles idéologiques et se concentre sur l’intérêt public et recherche la vérité, quelle qu’elle soit. Engagé, oui, mais non moins rigoureux.

Cette série s’intéressera donc aux muckrakers.

À l’heure où le journalisme subit des attaques de toutes parts, on cherche l’espoir où on peut le trouver.

*AJOUT : Mon collègue Vincent Larouche, de La Presse, me fait remarquer que, selon lui, il y a de plus en plus d’enquêtes (« plus que jamais », dit-il) dans nos médias. Après réflexion, je lui donne raison sur le plan quantitatif. Les formats sont seulement différents.

Lucidité, refus, ironie et obstination : les commandements journalistiques d’Albert Camus

Albert Camus (Auteur inconnu)

 

Voici, en intégrale, un manifeste qu’a écrit le philosophe, écrivain et…journaliste Albert Camus (1913-1960), censuré en 1939 et reproduit la semaine dernière dans le journal Le Monde.

Une réflexion toujours d’actualité.

« Il est difficile aujourd’hui d’évoquer la liberté de la presse sans être taxé d’extravagance, accusé d’être Mata-Hari, de se voir convaincre d’être le neveu de Staline.

Pourtant cette liberté parmi d’autres n’est qu’un des visages de la liberté tout court et l’on comprendra notre obstination à la défendre si l’on veut bien admettre qu’il n’y a point d’autre façon de gagner réellement la guerre.

Certes, toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu’elles soient librement reconnues. Sur les obstacles qui sont apportés aujourd’hui à la liberté de pensée, nous avons d’ailleurs dit tout ce que nous avons pu dire et nous dirons encore, et à satiété, tout ce qu’il nous sera possible de dire. En particulier, nous ne nous étonnerons jamais assez, le principe de la censure une fois imposé, que la reproduction des textes publiés en France et visés par les censeurs métropolitains soit interdite au Soir républicain (le journal, publié à Alger, dont Albert Camus était rédacteur en chef à l’époque), par exemple. Le fait qu’à cet égard un journal dépend de l’humeur ou de la compétence d’un homme démontre mieux qu’autre chose le degré d’inconscience où nous sommes parvenus.

Un des bons préceptes d’une philosophie digne de ce nom est de ne jamais se répandre en lamentations inutiles en face d’un état de fait qui ne peut plus être évité. La question en France n’est plus aujourd’hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n’intéresse plus la collectivité. Il concerne l’individu.

Et justement ce qu’il nous plairait de définir ici, ce sont les conditions et les moyens par lesquels, au sein même de la guerre et de ses servitudes, la liberté peut être, non seulement préservée, mais encore manifestée. Ces moyens sont au nombre de quatre : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination. La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité. Dans le monde de notre expérience, il est certain que tout peut être évité. La guerre elle-même, qui est un phénomène humain, peut être à tous les moments évitée ou arrêtée par des moyens humains. Il suffit de connaître l’histoire des dernières années de la politique européenne pour être certains que la guerre, quelle qu’elle soit, a des causes évidentes. Cette vue claire des choses exclut la haine aveugle et le désespoir qui laisse faire. Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir.

En face de la marée montante de la bêtise, il est nécessaire également d’opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu’un esprit un peu propre accepte d’être malhonnête. Or, et pour peu qu’on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s’assurer de l’authenticité d’une nouvelle. C’est à cela qu’un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s’il ne peut dire tout ce qu’il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu’il ne pense pas ou qu’il croit faux. Et c’est ainsi qu’un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l’on sait la maintenir. Car elle prépare l’avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant donne l’origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l’uniformisation des informationset, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu’elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu’aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge.

Nous en venons ainsi à l’ironie. On peut poser en principe qu’un esprit qui a le goût et les moyens d’imposer la contrainte est imperméable à l’ironie. On ne voit pas Hitler, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, utiliser l’ironie socratique. Il reste donc que l’ironie demeure une arme sans précédent contre les trop puissants. Elle complète le refus en ce sens qu’elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai. Un journaliste libre, en 1939, ne se fait pas trop d’illusions sur l’intelligence de ceux qui l’oppriment. Il est pessimiste en ce qui regarde l’homme. Une vérité énoncée sur un ton dogmatique est censurée neuf fois sur dix. La même vérité dite plaisamment ne l’est que cinq fois sur dix. Cette disposition figure assez exactement les possibilités de l’intelligence humaine. Elle explique également que des journaux français comme Le Merle ou Le Canard enchaîné puissent publier régulièrement les courageux articles que l’on sait. Un journaliste libre, en 1939, est donc nécessairement ironique, encore que ce soit souvent à son corps défendant. Mais la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu’elles ont peu d’amants.

Cette attitude d’esprit brièvement définie, il est évident qu’elle ne saurait se soutenir efficacement sans un minimum d’obstination. Bien des obstacles sont mis à la liberté d’expression. Ce ne sont pas les plus sévères qui peuvent décourager un esprit. Car les menaces, les suspensions, les poursuites obtiennent généralement en France l’effet contraire à celui qu’on se propose. Mais il faut convenir qu’il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l’inintelligence agressive, et nous en passons. Là est le grand obstacle dont il faut triompher. L’obstination est ici vertu cardinale. Par un paradoxe curieux mais évident, elle se met alors au service de l’objectivité et de la tolérance.

Voici donc un ensemble de règles pour préserver la liberté jusqu’au sein de la servitude. Et après ?, dira-t-on. Après ? Ne soyons pas trop pressés. Si seulement chaque Français voulait bien maintenir dans sa sphère tout ce qu’il croit vrai et juste, s’il voulait aider pour sa faible part au maintien de la liberté, résister à l’abandon et faire connaître sa volonté, alors et alors seulement cette guerre serait gagnée, au sens profond du mot.

Oui, c’est souvent à son corps défendant qu’un esprit libre de ce siècle fait sentir son ironie. Que trouver de plaisant dans ce monde enflammé ? Mais la vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. Personne ne veut recommencer dans vingt-cinq ans la double expérience de 1914 et de 1939. Il faut donc essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. Mais celles-ci ne s’expriment que dans des coeurs déjà libres et dans les esprits encore clairvoyants. Former ces coeurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c’est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l’homme indépendant. Il faut s’y tenir sans voir plus avant. L’histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits. »

D’une élite à une autre?

Un des slogans culte des révoltes étudiantes de mai 1968. (Crédit : auteur inconnu)

Tant d’encre – et maintenant un peu de sang – a coulé à propos des actuelles revendications du mouvement étudiant et de la grève subséquente.

Ce qui n’était hier qu’une autre demande un peu corporatiste provenant d’un autre groupe d’intérêt au sein d’une société démocratique se transforme peu à peu, grâce aux bons soins d’un gouvernement commandant un bâillon bien matraqué à ses forces de l’ordre, en véritable combat pour la justice sociale, reléguant le débat sur la hausse des frais de scolarité à l’arrière scène.

Ce qui est, en soi, une bonne chose, le financement des études supérieures n’étant qu’un fragment du puzzle sociétal auquel le Québec est confronté quant à l’avenir de l’éducation postsecondaire.

Je me permets un aparté avant d’entrer dans le vif du sujet : en mai 1968, le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini – un socialiste – avait pris le parti des policiers lors de la révolte étudiante, arguant que le policier était le véritable prolétaire dans la confrontation avec les étudiants, de petits bourgeois (en devenir).

Comme il y a maintenant 44 ans, le véritable coupable n’est donc pas nécessairement la police – mis à part les petits chiots fringants qu’on peut voir malaxer leur matraques, lèvres serrées – mais l’utilisation que fait l’appareil étatique du monopole qu’elle exerce sur l’emploi de la force.

« Protéger (les intérêts de l’État) et servir (les intérêts de l’État) »…On peut dire que l’action policière dans cette lutte opposant les étudiants est métaphorique de la fermeture à paliers multiples du gouvernement de John James Charest. Dans cette optique, elle protège les intérêts d’un gouvernement qui, en refilant encore une fois la facture aux citoyens – on doit payer notre juste part, ce qu’on ne fait pas, aux dires même de notre bienveillant grand argentier -, semble moins vouloir vraiment privilégier les classes supérieures que tout simplement ignorer le besoin de favoriser la mobilité sociale avec un accès au haut savoir facilité par des frais abordables jumelés à un programme de prêts et bourses qui n’est pas risiblement lié à la capacité de payer…Des parents.

On cite donc le fameux « modèle suédois » comme un exemple à suivre.

Au delà du fait que la Suède a consenti à des choix de société importants – pensons à la semi-privatisation du système de santé et à la préservation du service militaire obligatoire (ou civil, pour les objecteurs de conscience) -, elle serait également porteuse d’une tradition de sélectivité académique assez stricte, comme en témoigne cette citation du Socialist Education Journal datant d’octobre 2006 :

« Sweden has always had a clear structure of educational elitism and education choice is still today, despite Sweden’s reputation of being a highly democratic country with equal education opportunities, a hot bed of social selection and exclusion despite many years of social democratic government and official policies for educational equality. ‘Normally’ the processes of social selection take place through elite State/municipal schools; i.e. traditional academic, upper-class, former State-run and now municipally run schools in urban regions. But independent schools are increasingly becoming a supplementary feature of middle-(and upper-)class choice.« 

Dans une Belle Province où les frais de scolarité seraient très faibles ou même inexistants – la gratuité coûterait environ 600 millions de dollars, selon un calcul considérant 300 000 étudiants de niveaux collégial et universitaire multiplié par une moyenne de 2000$ par an entre les frais de scolarité du cégep et de l’université – supposons que le nombre de places offertes demeure le même qu’actuellement. La demande – le nombre de candidats frappant aux portes des institutions de haut savoir – augmentera forcément.

De cette réflexion surgit une question intéressante : la gratuité scolaire éliminant la prédominance d’une élite économique dans la population étudiante, celle-ci ne se trouverait-elle pas remplacée par une élite intellectuelle?

Remarquez, avoir le choix, je préfère personnellement le second. Mais régler la problématique de la gratuité scolaire soulèvera impérativement d’autres questions, d’autres enjeux.

« Food for thought », comme dirait Shakespeare.

 

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