Publié dans avril 2012

Les vraies victimes

C’est une véritable balafre idéologique qui défigure la face visible du mouvement étudiant du Québec. De la société québécoise dans son ensemble, même.

Un côté présente un groupe de citoyens, jeunes et un peu moins, étudiants ou non, désemparés devant le stoïcisme immuable d’un gouvernement affublé d’un gargantuesque déficit de crédibilité, devant lequel se dresse une éventuelle commission d’enquête ayant mandat d’éclaircir des soupçons de corruption qui gangréneraient ses institutions et dont profiteraient de petits politicailleurs à la petite semaine. Alors que semble se préparer un grand pillage à rabais des ressources naturelles d’un coin de pays aux frais de son peuple – et au profit de ceux et celles qui doivent normalement le servir. Alors que tout un pan de la société québécoise, blotti dans un coin et bien réservé de profiter des richesses de la terre qu’il a dû céder, se voit refuser les droits et privilèges octroyés à tout citoyen de la cité. Un gouvernement déterminé à imposer aux étudiants – et à la société que ces derniers comptent enrichir par leur savoir et leurs connaissances – de continuer de nourrir un vortex monétaire. Un désespoir poussant certains, radicalisés et épousant une vision romantique de la violence révolutionnaire, à des actes répugnants ne faisant rien pour cicatriser la blessure dont la société est désormais affligée. Des actes réprimés par une force constabulaire au service de l’État, bien sûr, mais semblant parfois, souvent, prompte de vérifier l’efficacité de certaines méthodes encore à éprouver par de jeunes loups semblant un peu trop pressés d’entrer dans la bergerie.

De l’autre, des citoyens, jeunes et un peu moins, étudiants ou non, consternés parce qu’ils perçoivent comme irréaliste la revendication de se mettre en marche vers l’Utopie. Avec un Grand U. Droits de scolarité perpétuellement gelés voire éducation postsecondaire gratuite. Programmes sociaux maintenus sinon carrément bonifiés aux frais du Capital. Émancipation de l’État-Providence quitte à le muter en mamelle éternelle dont le citoyen désireux de tracer son propre chemin pourra difficilement se sevrer. Autant d’idées et de souhaits farfelus qui, selon les tenants d’une philosophie "responsable", sont hors-limites considérant notre "incapacité de payer" et inatteignables sans l’apparition du spectre rouge du communisme libertaire qui viendrait éroder les libertés individuelles. Des citoyens qui applaudissent devant des interventions policières musclées et qui les voudraient, aux dires de certains commentateurs en manque de violence (à défaut d’avoir le courage de l’appliquer eux-mêmes), encore plus intenses.

À l’image d’une réelle plaie ouverte sur la surface de la peau d’un blessé, ces visions sont deux extrêmes qui, sans soins, ne se rejoindront jamais sans laisser une marque indélébile qui, bien que superficielle, restera terriblement visible. Au centre de la blessure se trouvent, à découvert, telle la chair à vif au rouge écarlate qui se dévoile alors qu’elles devraient être normalement protégées, en proie à l’infection, les vraies victimes de ce déchirant conflit sociétal : la liberté et la raison.

Première victime à tomber sous les coups de marteau – peut-être de faucille – et de calculatrice, la liberté de penser hors des chapelles idéologiques. L’impossibilité pour les grenouilles de nager hors des bénitiers désignés. Être pour ou contre, sans ambiguïté possible, comme le prônait à une époque un faux Texan du Connecticut. Assumer la position du Juste. Celle décrite par Camus et récemment reprise par Courtemanche dans un recueil posthume. Liberté de penser hors des schèmes prédéfinis par deux camps idéologiques qui, eux, le sont. Droitiste et sans coeur, pour certains. Gauchiste et sans tête, pour d’autres. Liberté de critiquer une position comme une autre, au risque de plonger dans une solitude idéologique. Y être solitaire, mais douillet, tout compte fait.

Seconde à succomber, la raison. Raison de critiquer la position d’un gouvernement retranché derrière la légitimité que lui confère une majorité somme toute artificielle. Raison de critiquer un mouvement étudiant décousu derrière des apparences de solidarité, guidé tant par l’impétuosité que confère la jeunesse que par la volonté apparente de recréer des révolutions passées et au résultat souvent peu concluant, dépendant du cas. Que sont devenus les jeunes Spartacus de mai 68? Cherchez-les le long de la Côte d’Azur en août, vous le saurez. Raison de critiquer les centrales syndicales qui saisissent l’occasion de nous faire oublier qu’elles sont, dans le cas de deux d’entre elles, directement impliquées dans les travaux de la commission susmentionnée. Les autres? Implication altruiste ou récupération, je laisse le temps juger. Il est trop tôt et le vent de la mauvaise foi souffle déjà passablement fort.

Au finish, qu’y trouvera-t-on, selon ce qu’on peut en croire? Une société morcelée par ses propres déchirements internes. Qui récoltera les miettes? Certainement pas les vraies victimes.

Les "Muckrakers", 1ère partie : Seymour Hersh

Nom : Seymour "Sy" Hersh

Âge : 74 ans

Emploi actuel : collaborateur au New Yorker

Faits d’armes notables : Reportages sur le massacre de My Lai durant la guerre du Vietnam (1969) et sur le scandale d’Abu Ghraib durant la 2e guerre d’Irak (2004)

Distinctions : Prix Pulitzer (1970), Prix George-Orwell (2004), Prix Polk (1969, 1973, 1974, 1981, 2004)

N’ayant pas peur de la controverse, Hersh s’est toujours investi d’une seule mission : faire connaître la vérité. Ne craignant pas la controverse, ses écrits l’ont souvent placé sur la sellette et ses détracteurs lui ont souvent reproché son utilisation "abusive" de sources anonymes.

Sa réputation fut notamment attaquée après la parution en 1997 d’un livre sur John F. Kennedy. On lui a reproché – parfois avec raison – de s’être fié sur des rumeurs et d’avoir appuyé certaines de ses allégations sur des sources peu crédibles et ce qui finit par se révéler comme des canulars. L’historien Arthur Schlesinger, Jr l’a même décrit comme "le journaliste d’enquête le plus crédule qu’il connaisse".

Le magazine ultra-conservateur The National Review s’est d’ailleurs servi du caractère controversé du livre, intitulé The Dark Side of Camelot, pour discréditer le reportage de Hersh sur le scandale de la torture à la prison d’Abu Ghraib.

L’exemple de Seymour Hersh en est un d’un journaliste qui a non seulement le courage d’enquêter sur des histoires dont la publication fait invariablement polémique, mais aussi celui qui, contre vents et marées, mène ses enquêtes et accepte de vivre avec les conséquences de ses succès, mais aussi de ses erreurs. Des erreurs malheureusement nécessaires, dont un "muchraker" doit s’inspirer pour ne pas les répéter, mais qui place Hersh dans la catégorie de ceux qui battent les sentiers.

Le massacre de My Lai

Le reportage sur Abu Ghraib

(Sources : Wikipedia*, National Review Online, New Yorker Online)

*Politique d’utilisation de Wikipedia : L’exactitude du contenu référencé est vérifié via les sources externes avant utilisation.

Nouvelle série : Les "muckrakers"

Tintin, un "muckraker" fictif (et dont on attend toujours les textes). Crédit : Hergé

Connaissez-vous le "muckraking"?

Il s’agit d’un genre journalistique qui dérange. Beaucoup. Un journalisme qu’on retrouve de moins en moins dans nos médias*.

Pourquoi?

Parce qu’il tient en joue les puissants de ce monde : gouvernements, institutions internationales, banques, syndicats, multinationales, pétrolières…La liste est non-exhaustive, mais elle comprend tout ce qui exerce un quelconque pouvoir sur le Citoyen – au sens collectif du terme.

Ses méthodes – obtention de documents confidentiels, sources secrètes protégées, tactiques undercover – sortent parfois directement d’un film d’espionnage.

Son étymologie en dit aussi très long sur sa pratique. Il tire son nom de l’anglais muck, synonyme de terre, et de raking, le verbe râteler. Le muckraker fouille, gratte, déterre de l’information souvent cachée, exposant ainsi les injustices, malversations, manigances et autres traficotages, lesquelles se font à l’insu et au détriment le Citoyen.

Ces héros de l’Information avec un grand i oeuvrent souvent dans l’ombre, parfois rejetés par le mainstream journalistique en raison de leur ferme conviction que le journalisme sert d’abord et avant tout l’intérêt public même si celui-ci se retrouve aux antipodes de ceux des grands propriétaires de médias (et/ou leurs amis) et que leur travail engendre quelquefois une apparence de partialité. Mais celle-ci n’est qu’une illusion puisque bien que le muckraking soit un genre journalistique engagé, il opère hors des chapelles idéologiques et se concentre sur l’intérêt public et recherche la vérité, quelle qu’elle soit. Engagé, oui, mais non moins rigoureux.

Cette série s’intéressera donc aux muckrakers.

À l’heure où le journalisme subit des attaques de toutes parts, on cherche l’espoir où on peut le trouver.

*AJOUT : Mon collègue Vincent Larouche, de La Presse, me fait remarquer que, selon lui, il y a de plus en plus d’enquêtes ("plus que jamais", dit-il) dans nos médias. Après réflexion, je lui donne raison sur le plan quantitatif. Les formats sont seulement différents.

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