Archives Mensuelles: mai 2012

Nous sommes soldats – De l’insubordination

Kandahar, Afghanistan, fin 2007.

Une autre journée d’automne qui, à la maison, serait décrétée jour de canicule. Le soleil frappe fort sur mon équipement de protection et sur la façade de mon "bureau", en fait un conteneur maritime dont les murs de tôle sont directement exposés au rayonnement solaire. Malgré l’abondante disponibilité d’eau fraîche, la chaleur sèche demeure plutôt insupportable en dépit des quatre mois déjà passés en sol afghan. Un climat qui, à l’image de la population locale, nous est farouchement hostile.

Je suis, ce jour-là, affecté à la sécurité du camp Nathan Smith, siège de l’Équipe provinciale de reconstruction de Kandahar, une unité ad hoc composée de civils et de militaires qui, comme l’indique son nom, aide à sortir la province afghane de l’âge de pierre après des décennies de guerre quasi-ininterrompue. C’est, du moins sa mission officielle, mais là n’est pas la question qui, ici, nous préoccupe.

Deux enfants afghans, dont un jeune garçon qui semble avoir environ deux ans, se présentent à l’entrée du camp. Des "policiers" afghans – en vérité des gardes privés engagés à fort prix par l’armée canadienne – les prennent d’abord en charge à partir de leur guérite, située à une cinquantaine de mètre devant notre poste de contrôle.

"Ils viennent demander des soins", dit le garde afghan via le téléphone de campagne à Mohammed, notre interprète, dont la sagesse et la culture m’ont tant apporté au cours de ma mission.

La marche à suivre, telle que dictée par nos supérieurs, aurait été de les renvoyer et de leur dire de se rendre à l’hôpital Mirwais, situé à 15 kilomètres à l’ouest du camp. Celui qui héberge une unité ad hoc composée de civils et de militaires et dont la mission est d’aider à reconstruire le pays.

Fuck it. C’est la première réaction qui m’est venue à l’esprit.

Je réussis à rejoindre le technicien médical en chef de notre compagnie d’infanterie – je tais son nom, il est toujours actif.

"J’arrive", dit-il.

Les blessures de l’enfant n’étaient pas attribuables à une quelconque action des insurgés ou même reliées aux violents combats qui faisaient rage dans la région. Il s’était naïvement assis dans du lait bouillant.

Notre médic s’occupa donc des blessures du gamin qui repartit avec sa grande soeur, pleurs en moins et sourires en plus.

Conséquences de cette insubordination : au final, minimes. Difficile de reprocher à des soldats d’oeuvrer à soigner un enfant.

Pourquoi je raconte cette histoire?

J’aurais pu en raconter plusieurs autres. La fois où j’ai publié une chronique dans le Journal de Montréal sans l’autorisation de mes supérieurs. La fois où j’ai imposé à un officier qui me surpassait en grade de régler ses propres problèmes plutôt que de m’employer comme messager. Toutes ces fois où nous avons refilé des bonbons aux enfants des femmes emprisonnées à la prison de Sarpoza. Toutes celles où j’ai ordonné à mon équipe de laisser les ouvriers afghans du camp partir avec des retailles de bois destinées aux ordures et des cannettes de boisson gazeuses, parce que je n’allais pas empêcher un peuple appauvri de se désaltérer aux frais de la Reine – dont les prédecesseurs ont cherché à asservir cette même population il y a deux siècles. On enlève rien à une population qui, justement, n’a rien.

Pourquoi je vous raconte tout ça?

Parce que je suis un soldat.

Je l’étais de profession, je le suis toujours, en philosophie.

"Le rôle du soldat n’est-il pas d’obéir aux ordres?"

Non, cher ami qui lis ces lignes.

Le rôle qu’on donne au soldat – du moins celui qu’on devrait lui donner -, de nos jours, au-delà de la défense du pays, est de protéger les faibles. Sa force physique et mentale constitue un rempart entre les populations opprimées et ses ennemis. Son arme est le dernier recours après l’échec de la diplomatie.

Il prend ce poids sur ses épaules malgré le risque d’y perdre la vie, ce qui le place dans une classe à part à l’échelle humaine.

Il accepte les insultes, il tolère de se faire cracher dessus sans rechigner, car il puise sa fierté dans les liens serrés qui le lient à ses frères d’armes, avec qui il partage ses souffrances et ses bonheurs.

Pour accomplir sa mission, il doit bénéficier d’ordres légitimes basés sur des principes de justice et de sens commun. En l’absence de tels principes, il est de son devoir de les défier.

C’est ce que font, ces jours-ci, des milliers de Québécois, qui jugent illégitimes les ordres que leur donne un petit gouvernement au-dessus duquel flotte un nuage putride dont la nature sera prochainement examinée en commission d’enquête.

Et de la même manière, c’est ainsi que j’entends mener ma nouvelle carrière, le journalisme : selon des principes de justice et de sens commun.

À cet égard, nous sommes tous soldats. Vous pardonnerez ma naïveté.

Un journalisme pour le 21e siècle

Déjà deux semaines se sont écoulées depuis la tenue du colloque Stratégies pour le journalisme, auquel j’ai pu assister en partie. Depuis, c’est dans un tourbillon de réflexions diverses que je cherche à tirer des leçons de cette discussion tenue un jeudi soir d’avril dans un amphithéâtre d’une université alors toujours plongée dans la tourmente du conflit opposant étudiants et gouvernement.

Le moment de réfléchir sur l’avenir du journalisme ne pouvait être plus à-propos…

Dans la salle, assistant à la discussion, des journalistes, des universitaires, des étudiants, le tout sur fond de grève estudiantine. Tous préoccupés par l’avenir du journalisme face à cette "crise", ce péril en la demeure journalistique. Cette difficulté pour les médias de se financer face à la dispersion des contenus, la poussée du 2.0 et l’avènement d’un journalisme citoyen, engagé, certes, mais souvent peu rigoureux et au service d’une cause propre à celui ou celle qui en alimente le contenu. La perte de confiance d’une partie de la population envers les médias traditionnels, désormais parties intégrantes de grands empires financiers. Ce que certains prophètes de malheur décrivent comme l’inévitable disparition des médias indépendants.

Sur la scène, une table réunissant quatre panélistes et qui tanguait clairement à bâbord. Tous ex-journalistes, ils avaient la particularité commune d’être tous passés par ce que le légendaire journaliste canadien Allan Fotheringham appelait la Holy Mother Corporation, la CBC/Radio-Canada. L’activiste et universitaire Judy Rebick était ironiquement assise à l’extrémité gauche de la table. Immédiatement à sa droite, mais tout de même à gauche, Dominique Payette, auteure du rapport éponyme sur l’avenir du journalisme, désormais une source de nutriments pour la filière 13 gouvernementale, qui défendait la pertinence d’un journalisme professionnel mais bureaucratisé. Kai Nagata, qui a violemment claqué la porte du métier en juillet 2011. Le plus jeune du panel, à 25 ans, moins de la moitié de la moyenne d’âge du reste des panélistes avec un regard très différent sur la profession qu’il a quitté un peu, beaucoup, à regret. Finalement, un dernier vétéran, Tony Burman, ex-CBC, ex-al Jazeera.

Les visions s’entrechoquent, dévoilant du même coup la dichotomie culturelle entre francophones et anglophones. Faisant un peu écho aux propos d’ouverture du professeur émérite Florian Sauvageau qui regrette le temps du journalisme "pontifiant", Payette dénonce le virage people dans les médias et le flot incessant de "sweet stories", ces articles racontant le quotidien et à la morale un peu, parfois, hollywoodienne, tout en admettant ne jamais lire le Journal de Montréal, devenu selon elle un "journal de droite" mettant en scène une pléthore monolithique de chroniqueurs et de blogueurs jouant de la même flûte et jetant ombrage sur le contenu d’information.

J’ai décidé d’assister à cet événement avec un esprit ouvert, armé du bagage accumulé au cours de ma première année en tant que journaliste – il tient dans un bien petit baluchon – et de mes propres conceptions et de ma vision de ce que devrait être le journalisme. Ou plutôt, de ce qu’il devrait redevenir.

Il fut décidé il y a déjà quelques temps que je serais un hérétique politique, une grenouille refusant de nager dans un des multiples bénitiers idéologiques. Peut-être est-ce par cynisme, peut-être est-ce par espoir d’autre chose. Chose certaine, la réponse à cette question se trouvera un peu plus loin sur la route. Baignant dans cet esprit et me rappelant les commandements journalistiques de Camus – Refus, lucidité, obstination et ironie -, il m’apparut clair, au fil des discussions, que le journalisme se cherche. Les puristes qui défendent l’objectivité et le devoir de réserve journalistique. Les activistes, qui voient le journaliste comme agent de changement social devant se placer du côté des opprimés et des laissés pour compte. Les apologistes de Sun Network et Fox News, qui eux aussi seraient, selon un professeur de l’université Concordia présent, un véhicule de changement social, l’autre face d’une même médaille, l’autre solution à un même problème. La grogne étudiante servait donc de toile de fond où se peignait la division des points de vue sur le journalisme. Sa couverture a été abondamment discutée au point où elle finit par occuper l’avant-plan.

Et je me suis demandé, suite à une courte conversation avec Kai Nagata : "pourquoi pas un peu de tout ça"?

«Les faits sont sacrés mais le commentaire est libre», a dit un jour Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde. Kai a même eu la sagesse de citer une phrase qui m’a ramené à ce qu’avait dit un de mes professeurs, feu Ross Perigoe, pour décrire sa vision du journalisme. "Comfort the afflicted, afflict the comfortable". Une vision certes très justicière du journalisme. Mais la société n’en a-t-elle pas besoin? Mais dans l’esprit de ce que disait Beuve-Méry, la démarche doit être rigoureuse et fondée sur des faits.

Un journalisme, donc, qui retrouve un peu ses racines pamphlétaires et dénonciatrices. Un journalisme qui, sans être "pontifiant", cherche à élever la conversation sociale. Un journalisme qui, en se fondant sur des faits et recherchant la vérité, se veut critique envers les nantis et les influents. Un journalisme qui n’épargne cependant rien ni personne et qui assume, en jargon militaire, une position de défense tous azimuts. Un journalisme apolitique où syndicats, associations étudiantes et groupes d’intérêts restent en joue.

Un journalisme professionnel qui intègre le journalisme citoyen à sa pratique en y triant le bon grain de l’ivraie et en faisant un indice d’indignation sociale, un peu comme on prend le pouls d’une personne malade.

Un journalisme auquel aspirer et sur lequel les citoyens, par leur confiance et leur participation, peuvent s’appuyer.

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