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Un journalisme pour le 21e siècle

Déjà deux semaines se sont écoulées depuis la tenue du colloque Stratégies pour le journalisme, auquel j’ai pu assister en partie. Depuis, c’est dans un tourbillon de réflexions diverses que je cherche à tirer des leçons de cette discussion tenue un jeudi soir d’avril dans un amphithéâtre d’une université alors toujours plongée dans la tourmente du conflit opposant étudiants et gouvernement.

Le moment de réfléchir sur l’avenir du journalisme ne pouvait être plus à-propos…

Dans la salle, assistant à la discussion, des journalistes, des universitaires, des étudiants, le tout sur fond de grève estudiantine. Tous préoccupés par l’avenir du journalisme face à cette "crise", ce péril en la demeure journalistique. Cette difficulté pour les médias de se financer face à la dispersion des contenus, la poussée du 2.0 et l’avènement d’un journalisme citoyen, engagé, certes, mais souvent peu rigoureux et au service d’une cause propre à celui ou celle qui en alimente le contenu. La perte de confiance d’une partie de la population envers les médias traditionnels, désormais parties intégrantes de grands empires financiers. Ce que certains prophètes de malheur décrivent comme l’inévitable disparition des médias indépendants.

Sur la scène, une table réunissant quatre panélistes et qui tanguait clairement à bâbord. Tous ex-journalistes, ils avaient la particularité commune d’être tous passés par ce que le légendaire journaliste canadien Allan Fotheringham appelait la Holy Mother Corporation, la CBC/Radio-Canada. L’activiste et universitaire Judy Rebick était ironiquement assise à l’extrémité gauche de la table. Immédiatement à sa droite, mais tout de même à gauche, Dominique Payette, auteure du rapport éponyme sur l’avenir du journalisme, désormais une source de nutriments pour la filière 13 gouvernementale, qui défendait la pertinence d’un journalisme professionnel mais bureaucratisé. Kai Nagata, qui a violemment claqué la porte du métier en juillet 2011. Le plus jeune du panel, à 25 ans, moins de la moitié de la moyenne d’âge du reste des panélistes avec un regard très différent sur la profession qu’il a quitté un peu, beaucoup, à regret. Finalement, un dernier vétéran, Tony Burman, ex-CBC, ex-al Jazeera.

Les visions s’entrechoquent, dévoilant du même coup la dichotomie culturelle entre francophones et anglophones. Faisant un peu écho aux propos d’ouverture du professeur émérite Florian Sauvageau qui regrette le temps du journalisme "pontifiant", Payette dénonce le virage people dans les médias et le flot incessant de "sweet stories", ces articles racontant le quotidien et à la morale un peu, parfois, hollywoodienne, tout en admettant ne jamais lire le Journal de Montréal, devenu selon elle un "journal de droite" mettant en scène une pléthore monolithique de chroniqueurs et de blogueurs jouant de la même flûte et jetant ombrage sur le contenu d’information.

J’ai décidé d’assister à cet événement avec un esprit ouvert, armé du bagage accumulé au cours de ma première année en tant que journaliste – il tient dans un bien petit baluchon – et de mes propres conceptions et de ma vision de ce que devrait être le journalisme. Ou plutôt, de ce qu’il devrait redevenir.

Il fut décidé il y a déjà quelques temps que je serais un hérétique politique, une grenouille refusant de nager dans un des multiples bénitiers idéologiques. Peut-être est-ce par cynisme, peut-être est-ce par espoir d’autre chose. Chose certaine, la réponse à cette question se trouvera un peu plus loin sur la route. Baignant dans cet esprit et me rappelant les commandements journalistiques de Camus – Refus, lucidité, obstination et ironie -, il m’apparut clair, au fil des discussions, que le journalisme se cherche. Les puristes qui défendent l’objectivité et le devoir de réserve journalistique. Les activistes, qui voient le journaliste comme agent de changement social devant se placer du côté des opprimés et des laissés pour compte. Les apologistes de Sun Network et Fox News, qui eux aussi seraient, selon un professeur de l’université Concordia présent, un véhicule de changement social, l’autre face d’une même médaille, l’autre solution à un même problème. La grogne étudiante servait donc de toile de fond où se peignait la division des points de vue sur le journalisme. Sa couverture a été abondamment discutée au point où elle finit par occuper l’avant-plan.

Et je me suis demandé, suite à une courte conversation avec Kai Nagata : "pourquoi pas un peu de tout ça"?

«Les faits sont sacrés mais le commentaire est libre», a dit un jour Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde. Kai a même eu la sagesse de citer une phrase qui m’a ramené à ce qu’avait dit un de mes professeurs, feu Ross Perigoe, pour décrire sa vision du journalisme. "Comfort the afflicted, afflict the comfortable". Une vision certes très justicière du journalisme. Mais la société n’en a-t-elle pas besoin? Mais dans l’esprit de ce que disait Beuve-Méry, la démarche doit être rigoureuse et fondée sur des faits.

Un journalisme, donc, qui retrouve un peu ses racines pamphlétaires et dénonciatrices. Un journalisme qui, sans être "pontifiant", cherche à élever la conversation sociale. Un journalisme qui, en se fondant sur des faits et recherchant la vérité, se veut critique envers les nantis et les influents. Un journalisme qui n’épargne cependant rien ni personne et qui assume, en jargon militaire, une position de défense tous azimuts. Un journalisme apolitique où syndicats, associations étudiantes et groupes d’intérêts restent en joue.

Un journalisme professionnel qui intègre le journalisme citoyen à sa pratique en y triant le bon grain de l’ivraie et en faisant un indice d’indignation sociale, un peu comme on prend le pouls d’une personne malade.

Un journalisme auquel aspirer et sur lequel les citoyens, par leur confiance et leur participation, peuvent s’appuyer.

Les "Muckrakers", 1ère partie : Seymour Hersh

Nom : Seymour "Sy" Hersh

Âge : 74 ans

Emploi actuel : collaborateur au New Yorker

Faits d’armes notables : Reportages sur le massacre de My Lai durant la guerre du Vietnam (1969) et sur le scandale d’Abu Ghraib durant la 2e guerre d’Irak (2004)

Distinctions : Prix Pulitzer (1970), Prix George-Orwell (2004), Prix Polk (1969, 1973, 1974, 1981, 2004)

N’ayant pas peur de la controverse, Hersh s’est toujours investi d’une seule mission : faire connaître la vérité. Ne craignant pas la controverse, ses écrits l’ont souvent placé sur la sellette et ses détracteurs lui ont souvent reproché son utilisation "abusive" de sources anonymes.

Sa réputation fut notamment attaquée après la parution en 1997 d’un livre sur John F. Kennedy. On lui a reproché – parfois avec raison – de s’être fié sur des rumeurs et d’avoir appuyé certaines de ses allégations sur des sources peu crédibles et ce qui finit par se révéler comme des canulars. L’historien Arthur Schlesinger, Jr l’a même décrit comme "le journaliste d’enquête le plus crédule qu’il connaisse".

Le magazine ultra-conservateur The National Review s’est d’ailleurs servi du caractère controversé du livre, intitulé The Dark Side of Camelot, pour discréditer le reportage de Hersh sur le scandale de la torture à la prison d’Abu Ghraib.

L’exemple de Seymour Hersh en est un d’un journaliste qui a non seulement le courage d’enquêter sur des histoires dont la publication fait invariablement polémique, mais aussi celui qui, contre vents et marées, mène ses enquêtes et accepte de vivre avec les conséquences de ses succès, mais aussi de ses erreurs. Des erreurs malheureusement nécessaires, dont un "muchraker" doit s’inspirer pour ne pas les répéter, mais qui place Hersh dans la catégorie de ceux qui battent les sentiers.

Le massacre de My Lai

Le reportage sur Abu Ghraib

(Sources : Wikipedia*, National Review Online, New Yorker Online)

*Politique d’utilisation de Wikipedia : L’exactitude du contenu référencé est vérifié via les sources externes avant utilisation.

Nouvelle série : Les "muckrakers"

Tintin, un "muckraker" fictif (et dont on attend toujours les textes). Crédit : Hergé

Connaissez-vous le "muckraking"?

Il s’agit d’un genre journalistique qui dérange. Beaucoup. Un journalisme qu’on retrouve de moins en moins dans nos médias*.

Pourquoi?

Parce qu’il tient en joue les puissants de ce monde : gouvernements, institutions internationales, banques, syndicats, multinationales, pétrolières…La liste est non-exhaustive, mais elle comprend tout ce qui exerce un quelconque pouvoir sur le Citoyen – au sens collectif du terme.

Ses méthodes – obtention de documents confidentiels, sources secrètes protégées, tactiques undercover – sortent parfois directement d’un film d’espionnage.

Son étymologie en dit aussi très long sur sa pratique. Il tire son nom de l’anglais muck, synonyme de terre, et de raking, le verbe râteler. Le muckraker fouille, gratte, déterre de l’information souvent cachée, exposant ainsi les injustices, malversations, manigances et autres traficotages, lesquelles se font à l’insu et au détriment le Citoyen.

Ces héros de l’Information avec un grand i oeuvrent souvent dans l’ombre, parfois rejetés par le mainstream journalistique en raison de leur ferme conviction que le journalisme sert d’abord et avant tout l’intérêt public même si celui-ci se retrouve aux antipodes de ceux des grands propriétaires de médias (et/ou leurs amis) et que leur travail engendre quelquefois une apparence de partialité. Mais celle-ci n’est qu’une illusion puisque bien que le muckraking soit un genre journalistique engagé, il opère hors des chapelles idéologiques et se concentre sur l’intérêt public et recherche la vérité, quelle qu’elle soit. Engagé, oui, mais non moins rigoureux.

Cette série s’intéressera donc aux muckrakers.

À l’heure où le journalisme subit des attaques de toutes parts, on cherche l’espoir où on peut le trouver.

*AJOUT : Mon collègue Vincent Larouche, de La Presse, me fait remarquer que, selon lui, il y a de plus en plus d’enquêtes ("plus que jamais", dit-il) dans nos médias. Après réflexion, je lui donne raison sur le plan quantitatif. Les formats sont seulement différents.

Ezra Levant ou la mauvaise foi incarnée

Ezra Levant commentant la mort de Jack Layton. Ce type est, en passant, double bachelier.

Si vous ne savez pas déjà tout le bien que je pense d’Ezra Levant, la binoclarde pie de Sun TV, je vous invite d’abord à lire ceci (également paru dans l’édition d’octobre 2011 du magazine Le Trente).

Malgré qu’il ait fondé le magazine The Western Standard et qu’il en ait été également l’éditeur, Levant se réclame lui-même beaucoup plus de l’activisme politique que du journalisme – grand bien en fasse à la profession.

Ceci dit, le rejet de toute forme d’éthique et de rigueur journalistiques semblent avoir si bien défini l’animateur de The Source qu’il en profite pour se faire tant prédicateur de la privation de la CBC que dénonciateur du méchant liberal bias médiatique canadien.

Le résultat général : un peu plus pleurnichard qu’héroïque avec l’occasionnel mauvais goût qui passe pour de la liberté d’expression (voir photo).

Tout ça pour dire que la lecture du billet de J-Source – le pendant anglo de Projetj.ca – où on souligne encore une fois sa malhonnêteté intellectuelle termine bien une journée somme toute remplie.

Le parent pauvre de l’actualité québécoise – plaidoyer pour une couverture internationale de terrain

Un mendiant afghan. (auteur inconnu)

(Note : Ceci est une analyse partielle visant surtout à générer une discussion. Elle n’a rien d’exhaustif)

On savait déjà que l’actualité internationale avait la vie dure…C’est maintenant quantifié.

Selon Influence Communication, la part de la couverture internationale dans les médias québécois accuse déjà un retard par rapport à l’an dernier, passant de 8,1% en 2011 à un maigre 1,9% en ce début d’année.

En 2010, la proportion était de…8,4%.

Comment expliquer la faible représentativité des nouvelles internationales dans le paysage médiatique québécois?

Influence lance une hypothèse néanmoins intéressante : Les deux dernières années furent exceptionnellement riches en actualité internationale – crise économique, violences en Grèce, printemps arabe, chute de la Libye, fin de la participation canadienne à la guerre en Afghanistan – et le pourcentage revient naturellement plus près de la moyenne de la dernière décennie médiatique, soit 1,8%.

Malheureusement, l’explication n’est que partielle.

Ajoutons trois autres facteurs – la dictature de l’audimat, la rareté des plateformes appropriées et ce que je décrirai comme "la manne des médias sociaux".

Je ne parlerai pas du cas de Radio-Canada puisqu’il est non seulement un diffuseur public jouissant d’un important financement, mais il est déjà notoire qu’elle possède des correspondants un peu partout. (Ce qui, toutefois, n’explique pas son mutisme par rapport aux violences que connaît le Sénégal.)

D’entrée de jeu, soulignons le fait que le bulletin de nouvelles le plus regardé au Québec – celui de TVA – met l’accent sur l’information locale et régionale, tout comme le journal-amiral de l’empire Quebecor qui n’affecte aucun de ses journalistes à l’international, contrairement à son principal concurrent. Quant au Devoir, il compte non seulement sur les agences de presse mais aussi sur des pigistes, donnant à des journalistes indépendants la chance de "jouer" les grands reporters dans un quotidien de prestige, sans oublier son correspondant à Paris. Le Journal de Montréal est le quotidien le plus lu au Québec. Connue pour orienter le contenu de ses médias selon une ferme logique de marché, l’entreprise de PKP mise donc presque exclusivement sur une information locale, y allant d’une philosophie de proximité basée sur la réception de leur audimat, qui se traduit en cotes d’écoute/ventes/abonnements.

"Les actualités internationales n’intéressent donc que peu de monde", me répondra-t-on.

Je suis d’accord qu’une information locale forte est importante pour bien comprendre notre société. Mais comment se prétendre "citoyens du monde" et ouverts si on ne s’informent pas sur ce qui passe ailleurs?

Le paysage médiatique québécois compte, hélas, peu de magazines consacrés à l’actualité brute et aux reportages internationaux – un seul, en fait, L’Actualité. Peut-être le marché québécois est-il trop petit pour mimer un pays comme la France avec ses Marianne, Le Point, L’Express et autres Nouvel Observateur. Mais même en incluant l’offre pancanadienne, une énumération rapide rajoute sur la pile deux autres magazines majeurs, Maclean’s et The Walrus.

Tous ces médias savaient, jusqu’à tout récemment, qu’une bonne couverture internationale nécessitait le déploiement d’une armée de journalistes et de correspondants au quatre coins du globe. C’était avant l’arrivée des réseaux sociaux. Le tsunami d’informations provenant de partout sur la planète 2.0 – pensons juste au printemps arabe – a peut-être créé chez certains patrons de presse l’illusion que la collecte d’informations à l’étranger via Facebook, Twitter et autres blogues serait la prochaine panacée, bon marché, et difficile à demander mieux comme diversité de sources.

L’imposture de la "blogueuse-syrienne-lesbienne-en-fait-homme-hétéro-bloguant-d’Édimbourgh" est venue à elle seule jeter le seau d’eau au visage d’une planète médias délirante et humiliée après avoir repris son histoire tel quel.

De toute façon, la meilleure lucarne à-travers laquelle observer les grands événements qui bouleversent notre monde est celle de notre propre regard. Les journalistes ont la mission de rapporter ces histoires recueillies des gens qui les vivent, mais non sans en avoir épuré notre propre incompréhension tout en préservant la fraîcheur du témoin en terre inconnue.

AJOUT : Je ne parlerai pas du cas de Radio-Canada puisqu’il est non seulement un diffuseur public jouissant d’un important financement, mais il est déjà notoire qu’elle possède des correspondants un peu partout. (Ce qui, toutefois, n’explique pas son mutisme par rapport aux violences que connaît le Sénégal.)

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