Kandahar, Afghanistan, fin 2007.
Une autre journée d’automne qui, à la maison, serait décrétée jour de canicule. Le soleil frappe fort sur mon équipement de protection et sur la façade de mon "bureau", en fait un conteneur maritime dont les murs de tôle sont directement exposés au rayonnement solaire. Malgré l’abondante disponibilité d’eau fraîche, la chaleur sèche demeure plutôt insupportable en dépit des quatre mois déjà passés en sol afghan. Un climat qui, à l’image de la population locale, nous est farouchement hostile.
Je suis, ce jour-là, affecté à la sécurité du camp Nathan Smith, siège de l’Équipe provinciale de reconstruction de Kandahar, une unité ad hoc composée de civils et de militaires qui, comme l’indique son nom, aide à sortir la province afghane de l’âge de pierre après des décennies de guerre quasi-ininterrompue. C’est, du moins sa mission officielle, mais là n’est pas la question qui, ici, nous préoccupe.
Deux enfants afghans, dont un jeune garçon qui semble avoir environ deux ans, se présentent à l’entrée du camp. Des "policiers" afghans – en vérité des gardes privés engagés à fort prix par l’armée canadienne – les prennent d’abord en charge à partir de leur guérite, située à une cinquantaine de mètre devant notre poste de contrôle.
"Ils viennent demander des soins", dit le garde afghan via le téléphone de campagne à Mohammed, notre interprète, dont la sagesse et la culture m’ont tant apporté au cours de ma mission.
La marche à suivre, telle que dictée par nos supérieurs, aurait été de les renvoyer et de leur dire de se rendre à l’hôpital Mirwais, situé à 15 kilomètres à l’ouest du camp. Celui qui héberge une unité ad hoc composée de civils et de militaires et dont la mission est d’aider à reconstruire le pays.
Fuck it. C’est la première réaction qui m’est venue à l’esprit.
Je réussis à rejoindre le technicien médical en chef de notre compagnie d’infanterie – je tais son nom, il est toujours actif.
"J’arrive", dit-il.
Les blessures de l’enfant n’étaient pas attribuables à une quelconque action des insurgés ou même reliées aux violents combats qui faisaient rage dans la région. Il s’était naïvement assis dans du lait bouillant.
Notre médic s’occupa donc des blessures du gamin qui repartit avec sa grande soeur, pleurs en moins et sourires en plus.
Conséquences de cette insubordination : au final, minimes. Difficile de reprocher à des soldats d’oeuvrer à soigner un enfant.
Pourquoi je raconte cette histoire?
J’aurais pu en raconter plusieurs autres. La fois où j’ai publié une chronique dans le Journal de Montréal sans l’autorisation de mes supérieurs. La fois où j’ai imposé à un officier qui me surpassait en grade de régler ses propres problèmes plutôt que de m’employer comme messager. Toutes ces fois où nous avons refilé des bonbons aux enfants des femmes emprisonnées à la prison de Sarpoza. Toutes celles où j’ai ordonné à mon équipe de laisser les ouvriers afghans du camp partir avec des retailles de bois destinées aux ordures et des cannettes de boisson gazeuses, parce que je n’allais pas empêcher un peuple appauvri de se désaltérer aux frais de la Reine – dont les prédecesseurs ont cherché à asservir cette même population il y a deux siècles. On enlève rien à une population qui, justement, n’a rien.
Pourquoi je vous raconte tout ça?
Parce que je suis un soldat.
Je l’étais de profession, je le suis toujours, en philosophie.
"Le rôle du soldat n’est-il pas d’obéir aux ordres?"
Non, cher ami qui lis ces lignes.
Le rôle qu’on donne au soldat – du moins celui qu’on devrait lui donner -, de nos jours, au-delà de la défense du pays, est de protéger les faibles. Sa force physique et mentale constitue un rempart entre les populations opprimées et ses ennemis. Son arme est le dernier recours après l’échec de la diplomatie.
Il prend ce poids sur ses épaules malgré le risque d’y perdre la vie, ce qui le place dans une classe à part à l’échelle humaine.
Il accepte les insultes, il tolère de se faire cracher dessus sans rechigner, car il puise sa fierté dans les liens serrés qui le lient à ses frères d’armes, avec qui il partage ses souffrances et ses bonheurs.
Pour accomplir sa mission, il doit bénéficier d’ordres légitimes basés sur des principes de justice et de sens commun. En l’absence de tels principes, il est de son devoir de les défier.
C’est ce que font, ces jours-ci, des milliers de Québécois, qui jugent illégitimes les ordres que leur donne un petit gouvernement au-dessus duquel flotte un nuage putride dont la nature sera prochainement examinée en commission d’enquête.
Et de la même manière, c’est ainsi que j’entends mener ma nouvelle carrière, le journalisme : selon des principes de justice et de sens commun.
À cet égard, nous sommes tous soldats. Vous pardonnerez ma naïveté.



