Gaza : la chasse en enclos

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La lecture de la lettre « Nous appuyons Israël » signée par plusieurs représentants de la droite québécoise m’a rappelée cette maxime devenue aussi célèbre qu’infâme durant la commission Charbonneau – « un chum, c’tun chum ».

En gros, toutes ces personnalités médiatiques et leurs sympathisants avancent qu’Israël, étant un allié naturel de l’Occident de par sa « démocratie libérale », peut justifier une politique brutale de représailles envers les Palestiniens de Gaza, une sanglante opération militaire qui a jusqu’à maintenant causé la mort de près de 2000 civils et détruit près de 10 000 maisons (1). À titre comparatif, on estime à environ 18 000 le nombre de civils tués en dix ans de guerre en Afghanistan. L’actuel chapitre de ce qu’on cherche à faire passer pour une guerre entre le Hamas et l’armée israélienne ne dure que depuis quelques semaines.

Au nom du droit (inaliénable, par ailleurs) de l’État hébreu à son existence et à sa sécurité, on ferme les yeux sur ce que le sixième principe de Nuremberg (2) définit comme un crime de guerre, à savoir le meurtre de civils et la destruction systématique d’infrastructures, un peu comme on laisse parfois un bon ami se mettre dans le pétrin pour ne pas le froisser sur le coup.

À la différence qu’au stade où en sont rendues les choses, on ne parle plus simplement d’autodéfense.

Chasse en enclos

Vous connaissez la chasse en enclos? Cette immonde « pratique sportive » au cours de laquelle on libère le gibier dans un espace fermé par une clôture afin de l’empêcher de prendre la fuite, garantissant ainsi au « chasseur » une proie facile qui justifiera la somme astronomique que cette « chasse » coûte en général?

C’est exactement l’image qui me vient en tête lorsque je regarde ce qui se passe à Gaza. Alors qu’Israël continue d’appuyer son offensive sur la guerre au Hamas, près de deux millions de civils, palestiniens et israéliens, se trouvent pris dans le tir croisé des roquettes, des missiles et des obus de deux entités politico-religieuses vouées à s’entretuer. Et malgré un nombre de morts beaucoup moins élevé de leur côté, les civils israéliens vivent eux aussi dans la peur.

La machine de mort est bien huilée et le sang innocent lui sert de lubrifiant. Car selon toute vraisemblance, les civils gazaouis sont la cible principale de cet assaut brutal, de cette pluie de fer chauffé qui s’abat sur des écoles et détruit les maisons d’hommes, de femmes et d’enfants qui, comme à peu près tous les civils, n’ont rien demandé et ne cherchent qu’à mener une vie normale. Cette fois, impossible pour le gouvernement israélien de convaincre qui que ce soit de sensé que la destruction pure et simple de toutes les infrastructures de cette enclave scellée vise seulement à affaiblir le Hamas. Il semble s’agir ici d’affaiblir la volonté de résistance de la population palestinienne, de chercher détruire à jamais toute volonté à l’autodétermination, une sacrosainte mission qui baigne non seulement dans le sang, mais dans la suprême ironie voulant qu’un peuple jadis apatride travaille activement à nier à un autre peuple son droit à un État.

Le parti des civils

Ma compréhension de la guerre s’est radicalement transformée, après l’avoir vécue comme soldat en Afghanistan et suite à mes témoignages en tant que journaliste durant l’intervention française au Mali. Il faut la voir telle qu’elle est – des groupes restreints d’hommes munis de leurs propres agendas qui visent la domination des uns sur les autres et y arriveront, coûte que coûte. En somme, la plus grande faillite morale que peut offrir l’humanité. Ici, d’un côté, Israël, puissance colonialiste régionale. De l’autre, le Hamas, filiale palestinienne des Frères Musulmans, jadis honni par Yasser Arafat qui voyait en eux une création de l’État hébreu et dont le combat est moins empreint d’une volonté de libération nationale que partie prenante d’une lutte plus large pour la création d’un grand État islamique, un peu comme le furent les usurpateurs de révolution qu’étaient les groupes jihadistes qui ont occupé le nord du Mali en 2012 et en ont chassé les indépendantistes touaregs. Un gouvernement élu dans Gaza, certes, mais qui trempe dans le sang de ses adversaires et qui devra un jour répondre de ses propres exactions.

Michel Seymour écrivait plus tôt cette semaine que « le refus constant et a priori de choisir un camp constitue la pire des analyses politiques ». Il a entièrement raison, comme dans l’ensemble de son billet intitulé « La ‘guerre’ à Gaza: des responsabilités partagées? »(3). Je prendrai cependant le parti des civils. Les conflits ne sont jamais noir-et-blanc. On ne peut omettre les violations des droits de la personne commises par le Hamas à l’intérieur de Gaza. Mais il faut surtout dénoncer la brutale stratégie israélienne et appeler à ce que son gouvernement se rende à l’évidence : la paix ne passera pas par l’éradication du Hamas, mais par la destruction de sa légitimité auprès des Gazaouis en reconnaissant à ces derniers le droit, comme pour tout peuple de la Terre, à un État au sein duquel ils et elles peuvent prospérer. Décoloniser, se retirer des territoires palestiniens, établir deux États souverains, développer des liens diplomatiques et économiques tout en continuant de surveiller ses ennemis du coin de l’oeil. Voilà une politique contre-insurrectionnelle cohérente qui enverrait aux Palestiniens et au reste du monde le message qu’Israël souhaite la paix – une « stratégie de communication » beaucoup plus efficace qu’un vulgaire largage de tracts avertissant des millions de gens que leurs maisons seront rasées. On s’attend justement d’une « démocratie libérale » qu’elle prenne ses responsabilités, alors qu’on s’attend d’un groupe comme le Hamas qu’il rejette la paix.Si on ne peut défaire les catastrophes du passé, on peut chercher à les réparer au présent pour mieux influencer l’avenir.

Certains, peut-être M. Seymour ou même les signataires de la lettre appuyant Israël, y verront un refus de prendre position. La seule chose que je refuse désormais de faire, c’est de voir les conflits comme on s’intéresse à un sport.

Appelons aussi la communauté internationale à prendre les siennes. En 1995, dans la foulée du massacre de Srebrenica, l’OTAN a lourdement bombardé des positions serbes en Bosnie pour forcer l’arrêt des combats entre Serbes, Croates et Bosniaques. En décembre 1996, les Accords de Dayton furent signés et la SFOR (force de stabilisation sous l’égide de l’OTAN) remplace la UNPROFOR (les Casques bleus déployés dans les Balkans) suite à l’échec de cette dernière à maintenir la paix au cours de ce sanglant conflit aux allures de nettoyage ethnique. Les bouchers Radovan Karadzic, Ratko Mladic et Slobodan Milosevic se sont retrouvés devant les tribunaux à La Haye.

Faut-il bombarder Israël? Bien sûr que non – il existe des forums internationaux et des canaux diplomatiques qui peuvent aborder la question sans faire pleuvoir les bombes et continuer d’engraisser les profiteurs de guerre. Pas plus qu’elle puisse être condamnée pour crimes contre l’humanité sans procès devant la Cour pénale internationale, chose qui sera ardue puisque Israël s’en est retirée en 2002, justement parce que l’État hébreu craignait que ses efforts de colonisation massive soit passibles de poursuites criminelles (4).

« Je crois que les Allemands de Dresde ou les Japonais de Nagasaki auraient apprécié avoir ce choix avant que nous ne les bombardions », a récemment déclaré Moshe Feiglin (5), un des vice-présidents de la Knesset et fondateur, en 1993, d’un mouvement ultra-nationaliste qui dénonçait les accords d’Oslo, pour justifier son appel à la déportation massive des Palestiniens dans des « camps de tentes ».

Le Canada, avec un gouvernement Harper en tête d’une opposition béatement solidaire d’une position indéfendable, sème la honte et projette l’image d’un pays belliqueux contraire à ses traditions.

Comme avec un bon ami, il faudrait peut-être lui tirer l’oreille plutôt que de l’encourager.

(Crédit image : NBC News)

Sources :

(1) LIVE UPDATES: Operation Protective Edge, day 27, Haaretz, 4 août 201, http://www.haaretz.com/news/diplomacy-defense/1.608548

(2) Principles of International Law Recognized in the Charter of the Nürnberg Tribunal and in the Judgment of the Tribunal, United Nations, 2005, http://legal.un.org/ilc/texts/instruments/english/draft%20articles/7_1_1950.pdf
(3) Seymour, Michel, La « guerre » à Gaza: des responsabilités partagées?, Huffington Post Québec, 3 août 2014, http://quebec.huffingtonpost.ca/michel-seymour/guerre-a-gaza-responsabilites-partagees_b_5640004.html

(4) Israel and the International Criminal Court, Ministère israélien des Affaires étrangères, 30 juin 2002, http://mfa.gov.il/MFA/MFA-Archive/2002/Pages/Israel%20and%20the%20International%20Criminal%20Court.aspx

(5) Wolf presses Israeli Deputy Speaker, CNN, 6 août 2014, http://situationroom.blogs.cnn.com/2014/08/06/wolf-presses-israeli-deputy-speaker/?hpt=sr_mid%2F

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