La tentation de la peur

« Pourquoi on ne t’entend pas à propos de ce qui se passe depuis quelques semaines? Tu es étrangement silencieux depuis deux semaines…»

Une question qui est souvent revenue, tant dans ma boite de messages que sur des conversations virtuelles ou encore confortablement accoudé au bar d’un pub. « Après tout, tu as publié un essai très critique sur la guerre d’Afghanistan, tu as servi dans l’armée, tu as une tribune. T’attends quoi? »

La réponse est fort simple – parce que je n’avais pas encore terminé de réfléchir sur la chaîne d’événements qui se sont déroulés au cours des dernières semaines et que j’ai résisté – difficilement – à la tentation d’emboîter le pas des automates de l’opinion-minute qui se sont finalement couverts de ridicule à grands coups de rétractations subséquentes.

Dans le brouillard engendré par tant de questions autour du début de cette nouvelle guerre aux objectifs et à la stratégie d’emblée douteux, deux certitudes subsistent. Premièrement, un soldat doit envisager la possibilité de mourir au combat et non dans un stationnement de centre d’achats ou en montant la garde devant un cénotaphe. Deuxièmement, nous ferons collectivement face à la tentation de céder à la peur.

Le keffyieh ne fait pas le jihadiste

L’image demeure tout de même forte. Deux jeunes Canadiens 100% pain blanc au lourd passé rempli d’échecs de toutes sortes et, dans le cas du tireur d’Ottawa, muni d’un casier judiciaire format annuaire téléphonique. Deux jeunes à l’esprit brisé qui ont succombé à la tentation de devenir pièces d’une machine à fabriquer des cadavres innocents et dont les outils de propagande sont redoutablement efficaces. Deux jeunes loups solitaires qui, à l’instar de Michael Adebolajo et Michael Adebowale qui ont tué le soldat britannique Lee Rigby en pleine rue, ont lâchement choisi la même tactique en plus, dans le cas de Michael Zehaf-Bibeau, d’attaquer le Parlement fédéral au cours de ce qui était vraisemblablement une mission-suicide…Un souhait que lui a finalement accordé le sergent d’armes parlementaire Kevin Vickers qui a finalement abattu le jeune homme, un acte inévitable qui a mis fin à ce qui aurait pu devenir une véritable tuerie.

Au-delà de l’attentat, une question émerge – d’où vient cet étonnement généralisé et palpable dans l’opinion publique? Le journaliste Glenn Greenwald a plongé son doigt dans la plaie avec un article publié sur son site The Intercept où il rappelle que le Canada s’est embarqué en octobre 2001 dans cette épopée politico-militaire nommée « guerre au terrorisme ». Treize ans à vouloir combattre une idéologie à coups de canons et de bombardements au terme desquels on ne peut que constater la défaite. Le 7 octobre dernier, le gouvernement dirigé par les Conservateurs de Stephen Harper votait à 157 voix contre 134 en faveur d’une nouvelle entrée en guerre, cette fois contre le groupe Daech, connu ici sous le nom pompeux et fallacieux d’État Islamique mais ni plus ni moins qu’une milice de barbares génocidaires se drapant de l’étendard d’un califat mort et enterré depuis près d’un siècle, néanmoins forte de quelques dizaines de milliers de jihadistes armés jusqu’aux dents et aux coffres bien remplis. Encore une fois, on semble ressortir la même stratégie strictement militaire qui a lamentablement échoué il y a quelques années à peine. On bombardera leurs positions du haut des airs, faisant au passage des victimes civiles dont le massacre sera efficacement récupéré pour fins de propagande. On se contentera d’apporter une aide minimale aux combattants kurdes pour ne pas froisser le voisin turc étrangement absent du front malgré une armée de 600 000 soldats équipés d’armements de dernier cri. On renforcera l’autorité d’un gouvernement irakien corrompu, à l’instar de ce qui a été fait en Afghanistan avec le régime Karzaï.

En physique, on apprend que toute action engendre une réaction – une loi qui s’applique aussi dans le grand jeu des relations internationales. Il est donc extrêmement tentant de qualifier les attentats des derniers jours d’actions terroristes commises au nom du jihad mondial contre l’Occident. Mais Martin Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau n’avaient rien du terroriste entrainé et préparé – une photo montre Bibeau tenant son fusil d’une manière maladroite, suggérant qu’il savait à peine s’en servir, juste suffisamment pour pouvoir tuer à courte distance. Ils ont plus en commun avec Justin Bourque, un survivaliste d’extrême-droite qui en avait contre ce qu’il considérait comme la tyrannie étatique et a choisi d’assassiner trois policiers, qu’avec Abu Musab al-Zarqawi, bourreau du contracteur civil Nick Berg décapité en 2004 et fondateur d’al-Qaïda en Irak qui est devenue, avec le temps, Daech. D’ailleurs, Rouleau était obsédé par le même type de théories conspirationnistes que Bourque avant de choisir la voie de l’extrémisme religieux. On est loin des membres de cellules dormantes entrainés et organisés décrites dans le Montréalistan du journaliste Fabrice de Pierrebourg.

De même que pour des centaines de jeunes hommes qui s’envolent vers la Syrie et l’Irak pour gonfler les rangs de Daech avec, sous le bras, une copie du Coran pour les nuls, Rouleau et Zehaf-Bibeau semblaient en connaitre très peu sur la religion musulmane au-delà des vagues citations coraniques postées sur leurs pages Facebook et leurs comptes Twitter. L’habit ne fait pas le moine, l’uniforme ne fait pas le soldat, pas plus que la barbe et le keffyieh ne font ni le jihadiste, ni le musulman.

Répondre, mais comment?

 Dans un discours prononcé le soir suivant l’attentat d’Ottawa, le Premier Ministre Harper a prononcé un discours dans lequel il a affirmé que « Le Canada ne sera jamais intimidé ». Le lendemain, les activités de la Chambre des Communes reprenaient comme prévues – une réponse adéquate qui envoie un message initial fort.

C’est la suite qui demeure à surveiller.

Ces deux attentats démontrent l’influence des idéologies extrémistes et le danger qu’elles représentent lorsqu’elles inspirent des actes solitaires. Mais ces idées répugnantes prennent racine quelque part, elles ne naissent pas du vide. La montée en puissance de Daech est l’aboutissement de la triste débâcle américaine en Irak et du manque de vision stratégique en Syrie. Alors que la guerre semble inévitable et que les avions de chasse canadiens sont en route vers l’Irak, nous avons le devoir de nous poser une question fondamentale : est-ce la réponse adéquate? L’histoire récente de nos aventures militaires en Afghanistan et en Libye devrait suffire à répondre à la question.

Comment répondre, alors? Réaliser premièrement qu’une idéologie comme celle de l’extrémisme religieux ne meurt pas sous les bombes, elle s’en nourrit. L’action militaire doit être limitée et intégrée à une stratégie politique claire qui ne fera pas dans le traditionnel réalisme qui régit les relations entre l’Occident et le Moyen-Orient – j’entends par « réalisme » l’idée selon laquelle les relations internationales et la politique étrangère ne doivent être guidées qu’en fonction de nos propres intérêts.

Sur le front domestique, on sera tenté de répondre en haussant dramatiquement les mesures de sécurité, en accroissant les outils de surveillance, en limitant l’accès aux enceintes des institutions publiques et en s’attardant à des gens ou des communautés présentant un certain profil. On sera aussi tenté de donner carte blanche aux élus et aux institutions, eux qui nous présenteront leurs solutions et qui donneront l’impression qu’ils savent ce qu’ils font. Mais le carriérisme l’emporte trop souvent sur la logique et, à l’approche d’une élection fédérale, l’odeur fétide de l’opportunisme politique attirera les vautours.

Il faut résister à ces tentations et continuer d’exiger des comptes et de la transparence de la part des élus et des institutions – la démocratie n’est pas que l’affaire du Parlement. La sécurité ne doit pas enterrer la liberté.

Céder à la peur, c’est aussi demander aux soldats de ne pas porter leur uniforme dans la rue. C’est de justifier des bombardements au nom de la vengeance. C’est de soumettre aux membres d’une communauté ethnique ou religieuse au fardeau de la preuve de leur innocence. Faire preuve de courage, c’est exiger de la retenue dans la réponse. C’est aussi de remettre en question la politique et ceux qui les mènent.

Là réside la résilience et la force de caractère d’une société en deuil.

2 réflexions sur “La tentation de la peur

  1. Pierre-Olivier Roy dit :

    Ce qui est emmerdant maintenant, c’est que si on se retire, les islamistes vont dire que c’est parce que leurs ‘martyrs’ de fortune nous ont fait plier. Et le gouvernement va surement récupérer ces evenements pour justifier le fait d’aller en guerre. Damn if you do, damn if you don’t.

  2. Hélène dit :

    Un article poignant qui témoigne d’un certain espoir en ce que l’humain a de meilleur contre inhumanité de certains.
    Si seulement les « dirigeants » pouvaient en prendre de la graine….

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