État Islamique : du courage d’apprendre de l’histoire

La gauche, alliée objective des barbares de l’État Islamique? C’est la thèse véhiculée par Jérôme Blanchet-Gravel et Claude Simard dans un mini-brûlot publié dans Le Devoir le 30 octobre dernier et intitulé « La gauche face à l’État Islamique » – un postulat qui repose essentiellement sur la condamnation par de nombreux politiciens et intellectuels des frappes aériennes contre le groupe terroriste et l’examen des politiques étrangères occidentales au Moyen-Orient à-travers la lorgnette de l’impérialisme et du néo-colonialisme.

Une position qui serait scandaleuse si elle était vraie, soutenue par un argumentaire fallacieux, un malheureux mélange de simplisme et de refus de retenir des leçons importantes de l’histoire récente.

La gravité de cette accusation sans fondement engendre cette réponse.

De l’apologie de l’action militaire

La première faute des auteurs est d’assumer que les frappes aériennes constituent la solution militaire optimale contre ce faux califat composé d’usurpateurs pseudo-religieux. Ils ne remettent donc aucunement en question la légitimité ou même l’efficacité des bombes contre un ennemi qui se nourrit de ce feu qui lui tombe du ciel. D’une certaine façon, les terroristes de l’ÉI ressemblent beaucoup aux Talibans, qui ont régné sur l’Afghanistan au début des années 1990 – un groupe armé mû par une idéologie fondée sur une perversion de l’Islam, issu d’une guerre civile et profitant du chaos politique ambiant pour s’imposer en ramenant l’ordre sur des territoires peuplés de tribus et abandonnés à la raison du plus fort. Au terme d’une guerre qui aura duré douze longues années, le Canada et les autres pays qui ont occupé l’Afghanistan ne peuvent que constater leur défaite devant le retour progressif des Talibans, l’incapacité des forces afghanes de prendre en main la lutte et l’expansion de la culture du pavot. Alors que s’ouvre un nouveau front dans la désastreuse « guerre au terrorisme », le Canada et ses alliés semblent sortir leur stratégie du même livre de jeux, répétant ainsi les erreurs commises non seulement en Afghanistan, mais aussi en Irak et en Libye, deux pays qui ont vu la dictature remplacée soit par un régime corrompu ou abandonné aux fous d’Allah, ce qui n’a pas empêché Stephen Harper d’émuler George W. Bush en se payant, en 2011, une vulgaire cérémonie couronnant la « victoire » en Libye, défilé d’avions de chasse au-dessus de la Tour de la Paix en prime.

Une stratégie vouée à l’échec car elle omet, volontairement ou non, la maîtrise presque parfaite par l’ÉI des techniques et tactiques de propagande, dont ils ne manqueront pas de se servir pour transformer cette campagne militaire en redoutables outils de recrutement. L’armée canadienne dispose pourtant d’un département chargé de contrer ces tactiques, les « opérations psychologiques » (PSYOPS), l’arme de choix dans ce type de guerre. Une unité qui, au moment d’écrire ces lignes, n’a pas été sollicitée par les décideurs militaires, préférant mettre sur la table des options qui n’ont pas marché dans le passé. Les soldats du PSYOPS devaient d’ailleurs s’entrainer avec des membres des forces spéciales canadiennes, déployées pour entrainer les troupes irakiennes et kurdes en septembre dernier. L’entrainement a été annulé et les spécialistes du PSYOPS sont retournés derrière leurs bureaux, gaspillant ainsi une expertise durement acquise en Afghanistan.

Régler le cas des terroristes de l’ÉI et stopper les massacres des chrétiens, des musulmans chiites et des Yézidis ne passe pas par les bombes, mais par une stratégie politique soutenue par des actions militaires limitées, une piste également suggérée par Walter Dorn dans un article du Toronto Star, professeur au Collège des Forces Canadiennes, l’école supérieure chargée de la formation académique des généraux. La solution ne peut omettre les nombreuses tribus sunnites qui soutiennent L’ÉI de gré ou par dépit et les Kurdes, ultime rempart et dont les troupes se battent farouchement pour repousser l’avance des troupes de l’usurpateur al-Baghdadi. Il faut aussi se questionner sur les actions de la Turquie, qui refuse d’engager son armée forte de 600 000 soldats dans le conflit, si ce n’est que pour bombarder les positions…kurdes.

Le courage de prendre position

Alors qu’ils accusent « la gauche » (encore faudrait qu’il n’y en ait qu’une) d’entretenir une vision du Moyen-Orient versant dans la caricature de mauvais goût, ils se rendent coupables de la même faute en cherchant à peindre les critiques de l’action militaire occidentale comme les idiots utiles, voire les sympathisants de ces extrémistes religieux qui font régner la terreur en Syrie et en Irak. Ils ne remettent aucunement en question la politique étrangère des pays occidentaux tout en rejetant des termes comme « impérialisme » et « néo-colonialisme » pour décrire celles-ci. En endossant sans retenue les actions et les politiques occidentales au Moyen-Orient, ils en reproduisent pourtant les codes et ils enchâssent ainsi la lutte à l’extrémisme dans un manichéisme détestable, une « lutte contre le mal », un « choc des civilisations » (pour reprendre les mots du politologue néoconservateur Samuel Huntington) aux relents religieux. Candidat à la maîtrise en sciences des religions, M. Blanchet-Gravel devrait pourtant savoir que l’Islam prôné par l’ÉI et autres groupes extrémistes est à la religion musulmane ce que les sectes évangéliques sont à la chrétienté, soit une récupération politique de la religion axée sur une interprétation radicale et sélective de saintes écritures.

Dans leur texte, messieurs Blanchet-Gravel et Simard reprochent donc à la gauche de manquer de courage. Pourtant, il est aussi courageux ici de dénoncer la barbarie de l’ÉI aujourd’hui que celle de Staline dans les années 50. Le vrai courage ne revient-il pas à nous interroger sur ce qui engendre de tels groupes? En sommes-nous au moins partiellement responsables?

La gauche n’est pas l’alliée de l’État Islamique – elle n’est tout simplement pas l’esclave intellectuelle d’un consensus simpliste qui exige des actions immédiates dénuées de considération. Elle propose la retenue et la réflexion comme force, et non comme signe de faiblesse. Et encore, elle est, à l’image de « la droite », plus diversifiée que ce que les auteurs laissent paraître.

De laisser sous-entendre qu’une critique des politiques actuelles revient à soutenir tacitement une bande de psychopathes génocidaires est dangereusement polarisateur et fallacieux. Dans L’homme révolté, Albert Camus dénonçait le crime d’omission commis par une grande partie de l’intelligentsia parisienne devant les atrocités du régime stalinien, ce qui lui a valu l’expulsion du Parti communiste français. La gauche, globalement, n’omet pas les crimes contre l’humanité commis par l’État Islamique, elle conteste simplement, à différents degrés, la réponse. Les auteurs devraient en tirer une leçon alors qu’ils relèguent aux oubliettes la complexité de la situation et la critique nécessaire de nos politiques étrangères.

Alors que nous entrons dans un nouveau chapitre de cette nébuleuse « guerre au terrorisme » aux motifs douteux et que nos gouvernements risquent de succomber à la tentation de la peur en adoptant des mesures législatives liberticides, il faut plus que jamais trouver le courage d’apprendre de l’histoire de nos dernières défaites, sinon les seuls vainqueurs resteront les marchands de mort et leurs laquais.

Ils devraient finalement se rappeler que notre civilisation qu’ils chérissent est, justement, le fruit de grandes remises en question.

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